Huis clos et conflits de loyauté

Mis en avant

Tous les professionnels qui travaillent aupèrs des familles constatent l’existence d’un sentiment de loyauté fort et présent qui gouverne nombre de comportements et de dires de la famille. Ce sentiment de loyauté se transforme parfois en conflit de loyautés, à un point tel qu’être loyal, pour certains, implique d’être fidèle inconditionnellement. Quel qu’en soit le prix à payer…
Plus particulièrement dans le champ gérontologique, ces loyautés sacrificielles s’observent quand:
-un enfant, se sacrifiant, s’occupe de ses vieux parents au détriment de son développement ou de la famille qu’il a créée.
-dans d’autres situations,  l’enfant fait le choix de soutenir un parent âgé contre l’autre.
-ou alors, c’est un vieux tenaillé par un conflit de loyauté, qui adopte une position sacrificielle.
Les risques de  mise en place de huis clos sont alors grands, puisqu’alors une sorte de pacte difficilement réversible ligotent les uns et les autres.
Mais qu’est-ce que la loyauté ? En quoi est-elle un élément caractéristique des liens intrafamiliaux ?
A l’origine, le mot loyauté est directement issu de la loi, littéralement « qui est de la condition requise par la loi ». Mais il a acquis cet autre sens, « qui obéit aux lois de l’honneur et de la probité », qui est celui qui nous concerne. Cela signifie qu’il existe à l’intérieur d’une famille des lois de fonctionnement, sorte de code d’honneur, que l’on transmet. Lois non dites, à respecter ou à transgresser, souvent l’indice qu’un sujet devient autonome et s’affirme hors de sa famille.Ou pas !
Le territoire de la loyauté recouvre le territoire d’appartenance à une famille, en est un élément caractéristique de son identité. Dans un certain nombre de situations, cette loyauté familiale domine tout et s’impose à des intérêts particuliers importants parfois même au prix de la survie (faits divers dramatiques) ; la dimension sacrificielle y est clairement évidente (sauf pour eux et leur entourage !).
Le territoire du huis clos recouvre alors celui des fidélités inconditionnelles…de gré ou de force.
Dans le champ du vieillissement,  nous repérons deux configurations majeures propices au huis clos :
-Soit un conflit de loyauté familiale existe déjà  avant que ne survienne l’impact fragilisant lié au vieillissement. Ici l’évènement signifiant est antérieur.
-Soit un évènement advient en cours de vieillissement, fragilisant la personne âgée, si bien qu’un ou des membres de son entourage se sentent prises dans un conflit de loyauté.
Dans la première situation, l’évènement est bien antérieur, ou alors c’est la révélation d’un Alzheimer, par exemple, qui fait évènement.
La loyauté, élément implicite de la famille, est  un marqueur de confiance, un traceur des limites entre dedans dehors, entre intime et « extime ».
Pour l’école de Palo Alto[1], la loyauté est définie par rapport à un système relationnel qui relie un individu à un autre ou à un groupe. Dans le cadre des thérapies familiales, elle est comprise comme une fidélité inconditionnelle à respecter les règles d’une famille, comme l’expression d’une reconnaissance à l’égard du lien familial,
Selon Iván Böszörményi-Nagy, le concept de loyauté est un ensemble d’expectatives et d’injonctions familiales intériorisées. Il est inséparable des concepts de confiance et de légitimité[4].
Cette question de la loyauté quand elle n’est pas fiable, claire et symbolique est souvent, nous semble-t-il au cœur de comportements qui mettent en péril certains quant à leur sécurité de base. En effet, si le lien est pervers, les loyautés sont confuses et rigides et les affiliations extra-familiales seront difficiles à élaborer.
Des liens qui reposent sur des non-dits, des secrets de famille, des « fantômes », des loyautés transgénérationnelles indéchiffrables.
On voit fréquemment des enfants devenus adultes qui portent un des deux parents vieillissants, le célibataire adulte  ne peut pas vivre pour lui-même.
Pour d’autres, ils deviennent les parents de leurs parents, au point d’oublier leur propre vie.
Ici, pas de séparation psychique, une sorte de lien fusionnel existe encore.

 

Extrait de « Vieillir en huis clos » de José Polard et Patrick Linx, Erès

[1] Boszormenyi-Nagy et suivants