Parents d’adolescents obèses Résistances et changement

Parents d’adolescents obèses : Résistances et changement

A paraitre prochainement dans le Journal des Psychologues.

Comment accompagner utilement le retour définitif en famille d’adolescents obèses, après un séjour de 3/6mois dans un établissement spécialisé? Le plus souvent, ces séjours font bouger le jeune dans son rapport à la nourriture et dans une moindre mesure, dans son rapport à lui-même. Mais pour qu’un changement soit durable chez un enfant ou adolescent, son environnement humain doit également changer. A minima. Notre référence est autant winnicottienne que darwinienne : un sujet sans son environnement, ça n’existe pas ou alors de manière très intriquée!

L’hôpital de Pédiatrie et de Rééducation(HPR) de Bullion accueille des adolescents obèses pris en charge par une équipe pluridisciplinaire au sein du service des adolescents (12 à 17 ans), pour des séjours prolongés (3 à 6 mois) avec scolarité[1].

L’objectif de ces séjours : aider le jeune à mettre en place des changements de comportements visant à stopper l’augmentation de sa corpulence, voire si possible à la diminuer[2].

Dans le cadre d’un partenariat Ville-Hôpital avec le Réseau de santé Le Pallium[3], en Yvelines également, il est proposé depuis deux ans, un atelier–groupe de parents[4] avec pour objectif de préparer le retour des adolescents à la maison après des mois de séjour.

 

Les enjeux

Si ces adolescents en sont arrivés à cette situation d’obésité, sans en méconnaitre la dimension plurifactorielle, c’est bien qu’un certain nombre de (dys) fonctionnements se sont mis en place, voire pire se sont organisés. Une telle organisation psychique (intra psychique et interrelationnelle) s’inscrit très tôt, soit déterminée par un style relationnel  avec l’autre marqué par une dimension orale prépondérante, soit faisant suite à une rupture de la continuité d’existence de l’enfant avec son environnement ; l’organisation est alors réactionnelle.

La plasticité psychique que Freud avait déjà identifié comme un facteur majeur de changement doit faire face à ces sortes d’empreintes, facteurs d’inertie, et  qui se mettent en place très précocement. Et quand l’économie psychique de l’une (la mère) impacte l’économie psychique de l’autre(le jeune enfant), alors oui, ce sont de véritables empreintes, ces automatismes de fonctionnement, ces courts circuits pulsionnels à l’origine de tant d’usantes répétitions comportementales. L’obésité d’un adolescent est (déjà !) chronique et on saisit mieux ainsi les difficultés à l’aider à perdre du poids.

Tout changement de la part d’un adolescent hors de sa famille déstabilisera l’équilibre systémique construit peu à peu et le mettra en porte à faux  dans ses loyautés et sa fidélité psychiques. Par ailleurs, on connait les peurs qui surgissent face à tout changement, même si celui-ci est désiré. Alors, inévitablement des résistances parentales se manifesteront, en cours de séjour et après.

Nous avons conçu notre proposition d’atelier groupe comme une opportunité pour ces parents ; une chance que leurs freins, conscients et inconscients, puissent se manifester et s’exprimer.

A charge pour nous de les aider à en prendre conscience, à les dépasser, en les reconnaissant chez les autres et donc chez eux-mêmes. Et pourquoi ne pas expérimenter d’autres manières de penser et de faire ?

L’atelier-groupe des parents

L’adhésion des parents au projet de soin est fondamentale car l’adolescent va avoir besoin de leur soutien. Ils sont donc vus individuellement par le pédiatre ou par d’autres intervenants du séjour à plusieurs reprises avant et durant le séjour et lors de la sortie.

L’atelier-groupe, quant à lui, focalisé sur un travail psychique groupal avec les parents, se situe un peu avant la fin du séjour. L’objectif est de mettre à jour les résistances familiales pour pouvoir les travailler, puis ensuite soutenir le retour de leur enfant et anticiper les inévitables tensions liées à tout changement. Une même action sera envisagée[5], quelques semaines après le retour de l’adolescent, afin de travailler dans l’après coup les conflits.

D’une durée de 3 heures, il comprend 2 temps : un temps de groupe de paroles, puis un autre basé sur des jeux de rôles, des mises en situation d’interactions familiales. Il est co-animé par un psychologue- psychanalyste du réseau Le Pallium et une pédiatre de Bullion, en charge des ados et  donc connue des parents. Au cours de nos ateliers, nous recevrons de 4 à 6 parents[6].

Techniquement, le dispositif vise à créer une dynamique de groupe, via une certaine illusion groupale initiale qui permette aux parents des échanges et une parole plus profonde et ensuite une confiance suffisamment bonne pour jouer et expérimenter via le jeu de rôle, leurs difficultés et certaines trouvailles[7].

Soutenu par la présence des autres parents, chacun peut exprimer  les inquiétudes, les interrogations et le sentiment d’exclusion liés aux difficultés rencontrées. Ces jeunes accueillis à Bullion ont souvent bien d’autres soucis que leur trop de poids et les parents ont un énorme besoin d’en parler. Violences subies (nombreuses situations de bouc émissaires) ou alors agies, échec scolaire pour certains, dépression infantile pour d’autres, sans parler d’histoires familiales souvent discontinues.

Groupe de parents et travail de narration

Qu’observe-t-on chez les stagiaires durant le séjour? Ils bougent. Ils perdent parfois du poids (un peu), modifient leurs comportements alimentaires, sous l’influence de la dynamique du groupe de pairs, certains changeraient aussi psychiquement[8]. C’est ce que rapportent la plupart des parents, avec plaisir et même fierté quand les comportements traduisent de manière visible un changement.  C’est bien parce qu’il y a cette prime à l’effort, à la maturité chez leur fils ou fille (enfin des compliments !) que les parents peuvent ensuite raconter.

Raconter les années de souffrance muette, dissimulée quand il était fait état des maltraitances dont l’enfant était victime ; moqueries, railleries, violence verbale ou par les yeux[9] mais aussi mauvais traitements. Souffrances si difficiles à supporter, « encore plus pour une mère ».

Raconter les années de solitude réelle et psychique, et ce dysfonctionnement alimentaire qui envahit tout. Chez les parents de l’atelier groupe, il y a de nombreuses familles monoparentales, ou alors des couples séparés. Et « c’est souvent la mère qui est là, seule ».

Raconter les années d’incompréhension, l’échec de la pensée autrement que dans l’ici et maintenant : « pourquoi il grossit autant » ! « Pourquoi  lui et pas sa sœur » ? « Au pays, c’est comme ça, on donne plus à manger aux garçons » ! « Qu’est ce qui s’est passé depuis 3 ans, pour qu’elle prenne autant de kilos » ? Etc.

Raconter les années de culpabilisation, activée par soi, par les autres et leurs regards, par le médecin qui me le reproche, par mon mari, par ma femme. Et même par mon enfant ! « Tout ça, c’est de ta faute si je suis gros ». D’autant que le discours extérieur n’est pas simplement blessant quant à l’image de soi. L’estime de soi est sévèrement entamée, puisque il est renvoyé au jeune et à sa famille leur pleine responsabilité[10]. Evidemment, chez les parents en surpoids ou en obésité, cela amplifie encore leurs sentiments de culpabilité. Dévoiler ces derniers est un de nos objectifs majeurs.

En fait, il s’agit pour chacun de raconter et d’écouter en groupe, pour commencer à sortir de ça, pour commencer à sortir de soi : un travail de narration collective, un travail de ré-étayage narcissique et identitaire pour ces parents blessés.

Aborder ses difficultés en groupe permet de se dégager d’un vécu par trop individualisé, source de nombreuses logiques de culpabilisation. En s’exprimant ou en trouvant chez d’autres parents une problématique similaire, il y a une identité commune qui crée un sentiment d’appartenance au groupe. Les récits que font les parents esquissent une histoire des difficultés de chacun et les échos des autres participants du groupe à ces récits peuvent être des solutions imaginées, des rapprochements de situations qu’ils ont eux-mêmes connues, des causes envisagées ou des réflexions existentielles.

Chaque parent du groupe peut s’y retrouver, les transformer, s’y opposer.

Ils questionnent leur façon d’être parent en fonction de celle des autres parents, de leurs passés respectifs, des désirs qu’ils portent sur leurs enfants et en fonction de l’environnement. Certains trouveront une cohésion sur la nécessité inévitable de contenir et limiter les désirs infantiles. Ils peuvent éventuellement se rappeler leur enfance, y trouver une des raisons de la difficulté à dire « non » à leurs enfants.

Le groupe de parents est autant un contenant de l’angoisse qu’un réparateur du narcissisme parental abimé.

Entre l’adolescent obèse et ses parents, une séparation problématique?

L’adolescence est la seconde période de séparation- individuation, celle où des réaménagements psychiques permettent à l’adolescent(e) une autonomisation progressive et un passage progressif vers l’âge adulte. L’obésité, avec son impact corporel, sa logique de dérivation courte quant aux satisfactions orales peut contrarier ce processus et ses enjeux narcissiques, et l’entrainer vers une organisation figée au service de l’oralité immédiate plutôt que la génitalité ultérieure.

Du côté des parents, de manière complexe et différente selon les situations, on retrouve souvent une forte ambivalence[11] : changer/ ne pas changer comme un écho de se séparer/ ne pas se séparer. Quel que soit le motif, cette ambivalence est toujours au cœur des résistances familiales. Les parents dans le groupe font souvent un lien entre un épisode de leur histoire passée ou actuelle et ce qui vit leur ado : , un lien qui traduit l’impact psychique entre réparer sa propre enfance, une séparation non faite avec sa propre mère, un décès d’un proche survenu il y a de nombreuses années, un travail de deuil non fait, un conflit conjugal, une brutale reprise du travail…

Autant de motifs sous-jacents pour (trop) le protéger et le placer ensuite dans l’attente d’une sorte de réparation par la toute-puissance maternelle avec la prime de plaisir liée à la nourriture. Pour certaines mères, le surinvestissement alimentaire par leur enfant est la traduction de ce lien encore trop fort à la petite enfance.

Quand cette réparation maternelle ne peut pas être limitée, l’adolescent impliqué entre dans un no man’s land, hors les autres.

D’ailleurs qu’est-ce qu’une surprotection qui s’installe, si ce n’est un refus de la séparation et un abus de protection ? Dans certaines situations, sous couvert de protection, ce sont de véritables conduites abusives. Comment les comprendre? Tout simplement parce que cette surprotection est un excès de protection. Nous savons bien que ce qui fait trauma, c’est l’excès. La théorie de l’attachement d’ailleurs, lorsqu’elle articule attachement sécure et expériences d’exploration, explicite finement cette dimension (d’ouverture ou de fermeture) du lien entre la mère(les parents) et le jeune enfant.

Un enfant durablement surprotégé[12] est d’une certaine manière un enfant  abusé.

Nous sommes là au cœur des enjeux d’un tel groupe de parents: comment aider ces femmes et ces hommes (même si les pères sont bien moins présents) à dénouer ces surinvestissements et contre investissements qui brouillent, emmêlent la relation avec leur fille, leur fils ; comment les aider à rester disponible au changement, dans le lien avec leur adolescent obèse, sans l’envahir. Comme avec tous les adolescents !

Une manière de rappeler que le signifiant majeur, pour nous, n’est pas « obèse » mais « adolescent ». Celui-ci, en liens étroits avec ses parents et sa famille, ne peut modifier sa manière d’être sans eux.

Mises en situation et problématiques jouées

A partir des récits que font les parents se dessinent une trame commune, une base pour les propositions de mises en situation. Au début, il y a toujours une hésitation, voire une crainte, qui se dépassent ensuite rapidement, la dynamique groupale aidant. Et puis si l’espace du groupe est sécurisant, permettant une parole intime différente d’à l’extérieur, alors l’espace du jeu est prêt.

Nous avons déjà souligné la dimension déjà chronique de l’obésité à l’adolescence, en grande partie parce qu’il s’agit du résultat d’une organisation psychique singulière mais tout autant d’interactions familiales.

On ne peut manquer d’être frappé de comment chez l’humain, la répétition du même, jour après jour, aveugle. Tout observateur étranger détecte immédiatement le symptôme obésité, les conduites pathogéniques alimentaires. Pas eux. Il y a une sorte de point aveugle qui s’est installé. Et pas de réflexivité. Ces parents ne se voient pas agir, réagir. Avec les mises en situation, ils voient les autres parents. Ils se voient chez les autres parents ou se voient dans le regard des spectateurs. Un changement de perspective propice à certaines prises de conscience.

Le meneur de jeu, propose une première scène, condensation d’interactions familiales singulières, souvent autour du repas, de la nourriture, temps propice aux interactions familiales. Evidemment, en cours de jeu, chaque parent peut y adhérer ou transformer la scène. Dans notre dispositif, c’est l’un d’entre nous qui joue l’ado[13], si les besoins de la scène le nécessitent. Mais le rôle est « jouable » par tous.

Nous esquisserons trois thématiques scénarisées parmi les principales qui se sont dégagées de ces mises en situation.

La première met en jeu des conflits de loyauté[14] entre le jeune et les deux parents. Derrière ces conflits de loyauté on repère aussi plus ou moins explicitement des conflits de couple ; la fixation orale et l’hyperphagie de l’enfant sont alors une des conséquences. Une scène par exemple, où un adolescent lance à l’un de ses parents qu’ils sont tous (plus ou moins) gros dans la famille ; on entend alors l’idée de trahir sa famille, latente. Le ressort du changement nécessite un dénouage des loyautés invisibles[15].

La deuxième thématique fait appel aux notions complémentaires de limites, d’autorité, de tiers symbolique. Un parent essaye par exemple d’appliquer les suggestions  des professionnels du séjour à Bullion quant à l’alimentation et son accès. Souvent, les scènes jouées montrent les mères démunies face aux exigences d’immédiateté de leur enfant et le père absent, laxiste ou pire sapant la parole maternelle.  Ces parents dépassés semblent trop fatigués pour affronter ses cris et ses pleurs face à un refus, ils finissent par céder et laissent l’enfant-prince devenir un ado-roi acceptant difficilement les  frustrations.

Que constate- t-on ?  La difficulté est de tenir la limite dans le temps et la durée. Il y a chez nombre de parents une entame de leur légitimité à tenir le « non» qui les insécurise et les fait flancher. Or, pour l’adolescent, l’expérience de s’affronter[16] à cette limite parentale est essentielle pour l’introjecter, mais aussi pour démêler et séparer le fantasme d’omnipotence et le fait essentiel de se sentir réel et vivant. Ici, notre tâche est du ressort de la sensibilisation.

La troisième recouvre des conduites d’empiètement c’est-à-dire lorsqu’un parent (souvent la mère) anticipant, méconnaissant, surprotégeant son enfant contrarie les possibilités qu’il a d’expériences symboliques qui favorisent un remaniement psychique.  Dans ce genre d’interactions parent-enfant, le registre alimentaire deviendra avant tout une série de réactions à cet empiétement.

Techniquement, ces scènes sont assez faciles à jouer : il suffit pour les participants de surjouer les scènes, mimant aisément ces conduites d’empiètement. Les spectateurs, aux réactions parfois très vives, se proposent pour jouer la situation différemment. Et un débat vif s’installe.

 

Pour conclure simplement. L’obésité est une problématique complexe et l’adolescence une période de vie parfois compliquée. Beaucoup d’humilité s’impose à tous les acteurs de ces champs cliniques… Sont requis alors désir, ténacité et de l’inventivité.

 

 

José Polard, psychologue, psychanalyste, Réseau de santé le Pallium(78).

Marie Hélène Grandazzi, Pédiatre, Hôpital pédiatrique de Bullion(78)

 

 



[1] Grandazzi Marie-Hélène, voir les recommandations HAS : http://www.has-sante.fr/portail/upload/docs/application/pdf/2011-09/obesite_enfant_et_adolescent_-_les_etablissements_de_ssr.pdf

[2] Grandazzi Marie-Hélène, « L’expérience d’une équipe pluridisciplinaire dans un centre de moyen séjour »,

Enfances & Psy, 2005/2 no27, p. 71-75.

[3] José Polard, responsable des «Mercredis d’Hélium », un dispositif créé par le réseau de santé Le Pallium et qui prend en compte l’environnement familial quand l’un de ses membres (adultes, enfants ou adolescents) est malade (grave ou chronique). Ses réponses : travail psychique, art thérapie, relaxation.

[4] Action soutenue et financée par la Fondation Mustella.

[5] Faute de financement, en attente…

[6] Le groupe peut accueillir jusqu’à 10 parents, mais la localisation géographique de Bullion rend tout déplacement difficile. Nous ne mésestimons pas, par ailleurs,  les résistances parentales face aux possibilités de remise en question et de changement que comporte cet atelier-groupe de parents.

[7] La conception dynamique des groupes d’Anzieu et l’espace transitionnel cher à D.W.Winnicott sont  les supports théoriques de ce dispositif.

[8] Grandazzi Marie-Hélène, « L’expérience d’une équipe pluridisciplinaire dans un centre de moyen séjour »,

Enfances & Psy, 2005/2 no27, p. 71-75.

[9] Insister du regard ou au contraire ne pas voir, autant de violences faites avec les yeux.

[10] Sans parler de la dérive de certains chercheurs américains qui préconisent de supprimer la garde  aux parents d’enfants obèses: http://www.atlantico.fr/decryptage/obesite-malbouffe-etats-unis-havard-garde-enfants-parents-146914.html

[11] Un moteur de la résistance au changement : le besoin de sécurité. Voir Catherine Grangeard. « Comprendre l’obésité »ed Albin Michel. Paris 2012

[12] Le préfixe «  sur » exprime l’intensité.

[13] Au moins dans un premier temps…

[14] Voir à ce propos p23 in Catherine Grangeard « Comprendre l’obésité »ed Albin Michel, Paris 2012

[15] Les loyautés conscientes, mais aussi celles invisibles, définissent le territoire d’appartenance et l’intimité familiales.

[16] D.W.Winnicott : « L’agressivité et ses rapports avec le développement affectif », in « De la pédiatrie à le psychanalyse »Ed Payot, Paris 1969.