ô ce goût de l’éthique

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Comment comprendre l’appétence exprimée et le plaisir éprouvé par l’ensemble des participants dans les divers dispositifs éthiques au quotidien : comité éthique, groupe de paroles et d’analyse clinique des pratiques, réunions pluridisciplinaires de concertation, formations in situ etc.? Pourtant, à leur origine, les situations évoquées étaient chargées de tensions et de conflits, face auxquels les acteurs du terrain se sentaient dans une impasse avec une très grande difficulté intellectuelle à décider.
Pas de pratique éthique sans d’abord un effort éthique, spécifique : un travail psychique individuel et collectif en vue de vaincre les résistances diverses et tout ce qui contrarie un acte éclairé. S’appuyant sur une nécessaire dynamique groupale (et ses lois de fonctionnement), cet effort éthique, passant par une reformulation de la question problématique, favorise ainsi les nécessaires processus dialectiques et vise à la mise à distance d’enjeux poignants chargés d’affects. Ces situations cliniques problématiques sont chargées de tensions qui n’arrivent pas à se décharger et « contaminent »tous ceux qui s’en saisissent. Passer du compliqué au complexe résulte de l’effort éthique.
Il y a un réel plaisir à cet effort de penser le complexe et de le transmettre ensuite aux acteurs de terrain dont les difficultés provenaient souvent d’une excessive identification à tel protagoniste ou telle position morale. Leurs pensées en étaient inhibées, obsédantes ou même persécutantes. L’effort éthique vise à dégager une situation, une question de ces processus identificatoires adhésifs, source de confusion. En retrouvant une liberté et une clarté de penser, il est à nouveau possible d’éprouver un plaisir à penser.
Au quotidien, cette pratique de l’éthique est une manière subtile et sophistiquée de jouer(=d’être en relation) ensemble; avec un temps de théâtralisation, puisqu’il faut presque incarner chaque force et chaque position à l’œuvre. Le plaisir consiste à agir en quelque sorte sur la réalité, la rendant plus claire, puisqu’il s’agit de se donner les moyens de la penser et de la proposer autrement, comme recréée. Ce jeu est pratiqué sérieusement en collégialité.
L’enfant en phase de latence, en raison de l’apaisement des pulsions, est déjà un « sujet éthique »puisqu’il éprouve un plaisir à raisonner, comprendre et questionner le bien et le mal. Une période de l’enfance éclairée par l’Idéal du Moi, tout comme les pratiques éthiques : le monde parait meilleur, on a partagé quelque chose. Et il est toujours plaisant de penser ensemble, sans (trop d’) arrière-pensées narcissiques.
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Dès lors que les conditions de son effort sont effectives, l’éthique au quotidien est une voie magnifique de sublimation, tout autant qu’une manière moderne d’être utile aux autres.
 José Polard

 

Bibliographie
Winnicott,DW, « La nature humaine »,1990, Gallimard

Le huis clos, un genre de faits divers

Le huis clos, un genre spécifique de faits divers
 Il existe une sorte de classification fourre-tout des faits divers: classiquement on distingue différentes catégories de faits divers: accident, naufrage, inondation, incendie, suicide, crime, enlèvement, hold-up.
À cette liste qui n’est pas exhaustive nous ajouterons la catégorie des huis clos, qui présente cette particularité certes d’éclater au grand jour mais qui ne tarde pas à révéler également sa part d’ombre et nous emmène de l’autre côté du miroir.  Durablement fermé, conçu dans le but de suspendre le temps et l’espace, de réduire ou d’annuler la parole et la singularité de l’autre, le huis clos est énigmatique.
Un certain nombre de faits divers ont souvent partie liés avec de telles situations fermées. Tel qu’il émerge dans les médias, par définition le huis clos est en bout de course, sa logique étant d’être en retrait, hors du regard d’autrui ; il appartient à coup sûr au domaine privé. Souvent dramatique, lorsque les médias s’en emparent, il s’ensuit une fascination pour cette dramaturgie. On relèvera de la violence agie ou pas.
Quand il s’agit de huis clos, sa révélation médiatique constitue un échec du dispositif, puisque celui-ci consistait jusqu’alors plutôt à contrôler le savoir, à ne pas faire savoir, à ne pas savoir. C’est pourquoi le plus souvent, de telles situations cadenassées évoluent à bas bruit, enferment et aliènent mais aussi protègent.
La limite est parfois ténue, les protagonistes se maintiennent à l’intérieur d’un périmètre délimité, véritable dispositif de contrôle, de contrainte et d’emprise. Comme nous le verrons, les « bénéficiaires » du huis clos font main mise sur les gens et les lieux afin de préserver une relation d’emprise, un lien fusionnel avec un proche ou garder un secret partagé avec lui. Ainsi se mettent en place des huis clos qui s’inscrivent dans le temps…jusqu’à ce qu’un jour le fait divers en révèle à travers la dramaturgie l’histoire intime.

 

Pour aller plus loin, voir « Vieillir en huis clos »

Décryptage par Roland Barthes

Roland Barthes a de manière très éclairante précisé la portée anthropologique du fait divers : « le fait divers est une information immanente : elle contient  en soi tout son savoir : point besoin de connaître rien du monde pour la consommer […] tout est donné dans un fait divers : ses circonstances, ses causes, son passé, son issue; sans durée et sans contexte, il constitue un être immédiat, total qui ne renvoie, du moins formellement à rien d’implicite. C’est en cela qu’il s’apparente à la nouvelle et au conte, et non plus au roman.[1]’’
La dimension d’immanence nous intéresse d’autant plus qu’elle fait écho à un élément essentiel de notre conception du huis clos lequel est organisé par une logique de (dys) fonctionnement spécifique. Nous développerons ce point précis, ultérieurement.
Retrouvons Roland Barthes qui ajoute : » zone ambiguë où l’événement est pleinement vécu comme un signe dont le contenu est cependant incertain « , le fait divers tend à déresponsabiliser, à passionner et renoncer ainsi à expliquer profondément le sens de l’anecdote.
Appréhendé de manière brute, pourquoi le cacher, le fait divers ne s’adresse pas à l’intelligence du lecteur, c’est plutôt une narration génératrice d’émotions et prête à être consommée. D’une certaine manière, les faits divers s’apparentent aux rêves ou aux cauchemars. Que nous disait Paul Valéry ? « « La plupart des crimes étant des actes de somnambulisme, la morale consisterait à réveiller à temps le terrible dormeur ».
Pour aller plus loin, voir « Vieillir en huis clos » Erès
(1)Roland Barthes, «Structure du fait divers». In Essais critiques, Paris, Seuil, 1964, p. 189

Qu’est ce qu’un fait divers?

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 En Belgique, au programme de la RTBF, une émission intitulée « Faits divers » avait pour introduction cette phrase : « Un fait divers, c’est ce qui peut arriver demain à n’importe qui » !
Selon la définition du Petit Robert, les faits divers sont des « événements du jour (ayant trait aux accidents, délits, crimes) sans lien entre eux, faisant l’objet d’une rubrique dans les médias ».
Mais cette définition est-elle toujours d’actualité quand on voit le traitement médiatique, bien au-delà de la simple brève, qui est réservé à certaines de ces histoires tragiques ? L’exemple emblématique récent étant « l’affaire d’Outreau ».
S’agit-il toujours « d’évènements du jour » alors que de plus en plus d’entre eux sont symptomatiques de faits de société plus profonds et inquiétants?
Les faits divers, par leur caractère brutalement déviant, engagent une réflexion sur l’agir humain, ainsi que sur les normes et les valeurs sociales transgressées.

Faits divers et lapsus

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Si le lapsus est comme on a coutume de le dire “révélateur” d’une conflictualité psychique, le fait divers dans un registre différent ne l’est pas moins puisqu’il est souvent  emblématique et révèle des tensions latentes privées et publiques au sein des familles mais aussi de divers groupes sociaux.(1)
Quand on lit la chronique des faits divers dans un magazine ou un journal, on s’aperçoit souvent avec horreur qu’il se passe des choses insoupçonnables près de chez nous, à deux pas d’ici comme on a coutume de dire. La rubrique des  chiens écrasés en dit souvent plus long que le simple fait, même si la lecture entre les lignes se trouve reléguée au second plan. Certes, on y apprend la triste et banale litanie des incivilités diverses, des conflits très intenses de voisinage, des harcèlements au sein d’une entreprise dans des conditions qui dépassent parfois l’entendement  mais surtout, ce qui est l’objet de notre étude, des histoires d’excès et d’abus dans les familles, qui évoluent doucement mais parfois sûrement vers un profond malaise voire  un drame.  Au-delà du sensationnel, le fait divers se présente parfois comme « divertissant » pour une certaine presse populaire avide de sensations. La singularité de ce qui l’a suscité est de ce fait difficile à saisir. C’est l’autre côté du mur, du jardin, d’une frontière qui nous rappelle que quelque chose s’est produit et que quelqu’un en a tracé ici ou là une limite, a fermé une porte ou qu’un « tyran » a sécurisé un périmètre en régulant abusivement la circulation des hommes et des biens.(1)
Le fait divers dit quelque chose de nous, sous un mode irruptif, en révélant les folies privées des autres, pas si éloignées des notres, prudemment mises à distance.
On a là un ressort majeur de l’effet de fascination que certains faits divers produisent en nous, une sorte de miroir inversé, étrange et inquiétant.

 

(1) voir »vieillir en huis clos », José Polard et Patrick Linx, Erès

Un huis clos pour éviter une réalité jugée insupportable

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Le huis clos étant une construction et une ultime tentative d’évitement d’une réalité insupportable, on imagine aisément les difficultés pour accepter d’en sortir.
Dès lors qu’il est en place, quelques soient les personnalités qui le composent, ou les circonstances qui l’ont motivé, un fonctionnement en huis clos présente des invariants qui traduisent une logique de fonctionnement psychique individuelle et collective établie à partir d’une clôture et d’un rejet du Dehors avec des relations, le plus souvent implacables.

Comme nous l’avons maintes fois constaté, on retrouve toujours à l’origine du huis clos un évènement qui présente une dimension de menace réelle ou latente en arrière-plan, d’où une réaction.

Le Robert nous propose cette définition d’un évènement, « tout ce qui arrive et qui a quelque importance pour l’homme. C’est une donnée de l’expérience dans laquelle rentre un élément de surprise, qui en fait un évènement mental, pour un sujet ou un groupe donné. Il y a dans ces définitions une notion de surgissement suivie d’une potentialité de significations.  L’évènement prend place dans une temporalité. Après le surgissement d’un moment critique succède l’incompréhension, la sidération puis la crainte d’un autre évènement qu’on appréhende etc.

Dans cette optique, l’évènement apparait comme une production active du fonctionnement mental et non pas comme la traduction passive d’un évènement extérieur : l’évènement s’est intériorisé. Mais ce sur quoi, il faut insister, c’est ceci : l’évènement dans son statut de surprise, de rupture, développe chez les sujets, et dans un groupe un système destiné à le contrôler. Le huis clos vise avant tout à contrer un évènement déstabilisant, menaçant, en développant des réactions sur le mode du contrôle.

Le huis clos est non seulement  une organisation intra psychique et inter relationnelle défensive mais aussi un espace pour contrôler la réalité psychique d’un proche et  construire une néo réalité.

Devant l’impensable de l’évènement, le huis clos s’organise pour empêcher la survenue d’une cause honteuse ou d’une menace psychique qu’un proche pourrait incarner. D’où ces comportements qui consistent à surprotéger l’autre tout en l’utilisant soi-même comme un étayage narcissique. Ils sont évocateurs de la crainte  d’une menace face à la résurgence ou la survenue d’un trauma, sa réactivation pouvant provoquer un effondrement psychique, affectif et cognitif.

C’est la perception imaginaire ou réelle d’une menace diffuse ou plus précise qui sera le ressort majeur de la mise en place d’un huis clos. Par exemple:

-Une hypothétique entrée en maison de retraite, un changement de domicile après perte d’autonomie, le décès d’un conjoint ou d’un proche, une maladie grave et/ ou chronique sont des situations susceptibles de générer un sentiment de menace.

-Il y a aussi toutes ces situations d’insécurité générées par un cambriolage, une arnaque, toutes situations où la confiance en soi est atteinte par un vécu d’effraction.

-Egalement toutes les situations où une vérité révélée pourrait fragiliser l’homéostasie actuelle (non-dit, secret). La révélation est alors appréhendée comme un équivalent de catastrophe. Psychiquement alors, « on » ne peut en prendre le risque ; il faut alors anticiper et prévoir…A n’importe quel prix.

-La menace de la chute d’un idéal (une figure surinvestie ou une idéologie politique).

-Mais aussi, les situations de révélation de malversations, ou d’actes ou de manipulations perverses.

-Enfin, les situations où la menace est essentiellement psychique en cas de crainte d’un effondrement dépressif ou d’une décompensation on peut  trouver dans l’organisation d’un huis clos un sentiment et une réalité tous deux sécurisants.  L’anticipation devient alors un principe de précaution.

 

Cette menace réactivera quelque chose d’un évènement passé traumatique, ou bien son anticipation sera angoissante.

Dans la crainte de l’effondrement, Winnicott parle du traumatisme qui n’a pu être éprouvé et donc intégré, faute de capacités mentales adéquates. En l’absence de certaines expériences objectales étayantes, cet évènement sera en quelque sorte hors du psychisme, au risque de sa réapparition et sa réactivation lors d’évènements à venir.  Cette crainte de l’effondrement est donc une angoisse qui « remue en profondeur », le moi s’en trouve divisé en deux parties qui entreront en conflit l’une avec l’autre. Un tel clivage dramatise le conflit intérieur.

Un huis clos pourra avoir pour fonction de maintenir à l’écart ce possible retour  d’un fantasme menaçant ou d’une réalité qui n’aurait pas pu se constituer correctement[1]. Comme pour se prémunir contre le retour d’un voleur, la première précaution à prendre est de bien fermer sa porte à clef et d’ajouter peut-être d’autres mesures encore.

 

Por aller plus loin, voir « Vieillir en huis clos », José Polard et Patrick Linx, Erès 2014

[1] Pour rappel, le fantasme est déjà la traduction d’un effort psychique d’un sujet pour rendre intelligible et compréhensible les éléments du réel. A l’origine d‘une vie, c’est l’imaginaire qui domine. Mais à certains moments, le fantasme est trop angoissant pour être traité intra psychiquement, d’où la projection vers autrui : un huis clos peut advenir.

Vieillir en huis clos, une cause de maltraitances

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Il convient d’être particulièrement vigilant quand:
– Les loyautés familiales deviennent pathogéniques, par conflit de loyautés ou lorsqu’elles devenues inconditionnelles. On connait tous l’expression un peu vieillotte de « bâton de vieillesse » qui qualifie la place sacrificielle d’un membre de la famille.
– Les conduites de surprotection disqualifient et désubjectivent un ainé de la famille.
– Dans les groupes familiaux se révèle le pouvoir explicite ou implicite de ce qu’on coutume d’appeler un tyran familial.
– L’entrée en retraite ou la crainte de l’entrée en institution sont des déclencheurs de retrait plus ou moins clos.
– Il s’agit de ne pas dire certaines vérités vécues comme des menaces, pour « son bien ».
– L’institution, tout comme le domicile, peut être parasitée voire paralysée par une telle logique de silence.
– L’entrée et le diagnostic de la maladie d’Alzheimer est un tel séisme familial qu’on observe aussitôt des replis durables et cloisonnés.
– Les situations d’intérêts financiers, ou sexuels vont amener certains à organiser un huis clos pour en masquer les enjeux et les jouissances.
On comprend mieux l’inquiétude et l’attention des pouvoirs publics, à la lumière de cette sorte d’inventaire à la Prévert, pour les vieux vulnérables. Ajoutons la menace des entreprises sectaires qui repèrent nombres de vieilles personnes comme des cibles privilégiées.
Si toutes les maltraitances ne sont pas issues d’un huis clos, à l’inverse, il sera exceptionnel qu’un huis clos ne produise pas de maltraitances. Le fait est connu par les professionnels, les urgentistes désignent la loi du silence et le huis clos familial comme facteurs redoutables de violence.
Longtemps taboue, la maltraitance des personnes âgées est devenue aujourd’hui un phénomène de société. Selon le ministère, entre 700.000 et 800.000 personnes âgées seraient victimes chaque année en France d’une forme de maltraitance, physique, psychologique, financière ou médicale. Nous appelons maltraitances, toutes violences physiques ou psychiques, ainsi que matérielles et financières, mais aussi les négligences et privations de droits. Quelque 80 % des personnes âgées dépendantes étant prises en charge par leurs proches, la maltraitance est souvent embusquée dans le huis clos familial : 71 % des cas se produisent à domicile. Elle est encore bien souvent difficile à identifier, même si les langues commencent à se délier.
Quels sont les facteurs de risque de huis clos lors de la vieillesse ?
La vulnérabilité de l’extrême vieillesse, d’abord, fragilise et nécessite une présence fiable, familiale autant que professionnelle. Or à chaque fois qu’une personne s’en remet à son milieu pour assurer ou garantir sa sécurité, elle dépend de la qualité de cette aide. Mais comme on l’a vu, certains peuvent en profiter pour un intérêt particulier, ou bien d’autres mieux intentionnés s’en remettront à un fonctionnement interpersonnel régressif basé sur l’un (ou plusieurs) qui sait et décide. D’autant que si certains humains ont horreur des situations de dépendance, on constate chez d’autres, une recherche, une facilité, une appétence à rechercher un Autrui rassurant car puissant.
Cette position psychique profonde (attirance ou répulsion) quant à ce type de relations de dépendance est un marqueur, un indice essentiel des stratégies d’accompagnement dans le maintien à domicile.
Un autre facteur de risque tient à cette opération psychologique particulière, qu’on observe  souvent dans les familles avec les personnes les plus âgées, qui se traduit par une sorte de renversement de l’ordre générationnel…comme si un ou plusieurs enfants devenaient le parent de ses propres vieux parents. Avouons qu’il y a là de quoi fragiliser chacun d’entre nous, dans ses certitudes tout comme dans ses positions psychiques de part et d’autre!
 
La vulnérabilité de l’aîné semble, dans certaines situations, contribuer à légitimer l’emprise du plus jeune. N’étant plus beaucoup consultée, la personne âgée subit plus qu’elle n’agit. Dès lors la personne vulnérable peut perdre progressivement ou brutalement son pouvoir de décision.
On relève aussi des facteurs patrimoniaux ; la grande vieillesse ou la fin de vie annoncée (re)pose de manière aigüe les enjeux de transmission et d’héritage entre les générations. L’obligation alimentaire, le devenir du patrimoine, autant de raisons de repli familial, de tensions, de clivages. Il est  fréquent pour les professionnels de soins palliatifs tout comme pour ceux du champ gérontologique d’être envahis et parasités par de tels enjeux.
Enfin, l’approche de la mort, les peurs et les menaces qui y sont associées concourent  pour certains à des mouvements de repli sur soi, et défensivement de fermeture par rapport à l’extérieur.
Le huis clos, et particulièrement quand il est familial, est une expression utilisée pour traduire un malaise que l’on éprouve face à des situations où l’on devine pèle mêle, abus, harcèlement, emprise, omerta, relation de pouvoir, influence, dé-subjectivation. Non spécifiques au temps du grand âge, elles concernent tous les âges de la vie lorsque la logique familiale est prépondérante[1], avec toujours une violence latente ou dite ou agie.
Quand on parle d’un huis clos familial, chacun d’entre nous pressent qu’il ne s’agit pas d’intimité légitime[2]….S’originant d’un besoin anthropologique de protection mais pervertissant les liens humains, nous pourrions définir le huis clos ainsi : Situation, qui sous couvert d’intimité, est verrouillée ; la parole, les actes, voire les pensées de certain(s) sont contrôlée(s) plus ou moins fermement par d’autre(s) se traduisant par des conduites excessives de surprotection, voire d’abus de toutes sortes.
L’espace privé, intime, qu’il soit familial ou plus largement groupal dans un contexte institutionnel, n’est structurant et protecteur que dans la mesure où les lois y sont suffisamment bien intégrées, reconnues et acceptées[3]. Les situations de huis clos deviennent très aisément des espaces arbitraires où la loi du plus fort (physiquement, psychiquement, socialement), peut à l’abri de tous se déployer sans limite. Cet espace privé, à ce moment, devient privatif et asymbolique. Une autre loi que symbolique est instaurée, elle devient celle du plus fort au service de la jouissance, de l’abus et de la toute-puissance.
Une loi symbolique est une loi qui s’impose à tous, une loi a-symbolique, arbitraire, ne s’impose qu’à certains.
LQuels invariants des situations de huis clos?
On y retrouve toujours à l’origine un évènement qui représente une menace réelle ou latente en arrière-plan, d’où une réaction.  Cet évènement, réel ou fantasmatique, aura un impact psychique produisant un effet sur le cours de la vie[4], entrainant une nécessaire modification. L’évènement dans son statut de surprise, de rupture, développe chez les sujets, et/ou dans un groupe, un système destiné à le contrôler. Le huis clos vise avant tout à contrer un évènement déstabilisant, menaçant[5], en développant des réactions sur le mode du contrôle (de l’emprise ou de la maitrise).
À chaque fois, nous observons le tracé du même périmètre qui délimite un espace. Autant physique et psychique, il procède d’un double verrouillage : Rien de l’intérieur ne doit s’échapper vers l’extérieur, rien de l’extérieur ne doit pénétrer à l’intérieur. Un tel aménagement a pour fonction d’isoler une ou plusieurs personnes, « d’étanchéiser » ce territoire  privé. De ce fait, cet espace privé devient vite privatif car ni la loi ni les règles communes n’y sont reconnues ou acceptées. Seules les décisions, les intentions plus ou moins louables et les fantasmes des poseurs de huis Clos y ont force de loi. Il s’agit d’assurer le contrôle de la parole, de filtrer toute forme de communication et de circulation mais aussi de maitriser les déplacements. On retrouve dans ce type de situation certains des éléments essentiels du phénomène sectaire, qui est une sorte de huis clos parfait !
Dans le huis clos, les temporalités sont spécifiques , tantôt comme suspendu à la manière d’un rêve ou bien s’accélérant quand des éléments de menace se font pressants. Le présent s’étire et les portes se ferment les unes après les autres, isolant les protagonistes hors du temps, hors du monde.
Les mécanismes défensifs psychiques à l’œuvre visent à refuser, rejeter un pan de réalité. Ils consistent pour une part importante à annexer l’autre, à le désubjectiver ( déni, clivage identification projective, relation d’emprise…). Voilà pourquoi nous les nommons mécanismes psychiques dattaque.
Enfin, on ne peut comprendre un huis clos, si on n’intègre pas la logique radicale qui le soutient. Ses différents protagonistes semblent ne pas considérer qu’il y ait une alternative à cette organisation défensive. Ce sera la première difficulté à traiter lors d’un appel au secours ou bien devant le constat de maltraitances, physiques ou psychiques.
D’où la nécessité d’une réponse pluridisciplinaire.

 

Pour aller plus loin, voir « Vieillir en huis clos », José Polard, Patrick Linx, Erès

[1] Mais aussi dans d’autres secteurs des relations humaines.
[2] Expression curieuse certes mais qui traduit la nécessaire subjectivation de l’intimité. Alors quand quelqu’un est aux prises avec des menées désubjectivantes, peut-on encore parler d’intimité ?
[3][3] Pas de visée normalisante de notre part, juste un constat clinique. Mais attention aux belles âmes…d’où l’importance de la connaissance de nos mouvements contre transférentiels.
[4] C’est moins l’évènement réel ou imaginaire que son impact psychique qui compte.
[5] La menace est celle d’un pan de réalité inacceptable et qui nécessite la création d’une sorte de néo réalité.