Huis clos en mer, analyse

 

A l’occasion d’un magnifique portrait de Jean Rolin, sur le site de Télérama.fr du 9 /8 2015, « Jean Rolin, entre vagues à l’âme et encre marine« , l’écrivain revient, entre autres souvenirs, sur les conditions d’existence à bord :

« A cette époque, les conditions de vie sur les bateaux étaient proches de celles que nous connaissions à travers la littérature, celles que décrivent Conrad et les autres : les marins vivaient les uns sur les autres, sans nouvelles pendant des semaines de ceux qu’ils avaient laissés à terre. La vie sociale à bord se déroulait comme en huis clos, avec le caractère potentiellement dramatique et romanesque qui va avec ce genre de situations.« 

Ce n’est pas le premier à établir ce lien très fort entre vie à bord et huis clos, comme  l’évoque Marion Zylbermann, peintre des vagues et navigatrice(1) :

« Je n’ai pas vécu de situations extrêmes en mer. Pas météo s’entend, enfin pas vécues comme telles, pas de naufrage. Humaine, je suis passée au bord, j’ai vu l’orage, l’ouragan et le gouffre arriver avec un fondu à bord, mais j’ai amené les couleurs, vécu des situations d’humiliation comme jamais dans ma vie, mais du coup, j’ai limité la casse. C’était une traversée Bretagne – Corse. Mon (ex) compagnon, en réalité très angoissé en mer, ne l’avouait évidemment surtout pas (machisme oblige), fou de pouvoir et d’autorité (id. on déguise). Donc cela donne des comportements délirants. Face à cela, je me suis écrasée, écrasée, surtout ne pas l’ouvrir, sinon les débordements en retour auraient été catastrophiques, je voyais arriver les coups. Il y avait une telle tension, une telle haine. Horreur. À l’instant où l’on est arrivés à quai à Calvi, j’ai mis le panneau « à vendre » sur le bateau et accepté la vie commune à condition qu’elle ne se passe plus sur l’eau. Il est certain que ce sont des leçons de vie violentes. »

Plus didactique, Maurice Duval, ethnologue (2) déclare en postface de son livre, Ni morts, ni vivants: marins !: pour une ethnologie du huis clos, PUF:

« Contrairement à ce que l’on croit, les marins au long cours ne sont pas des aventuriers mais des  » hommes d’intérieurs ». Dans cet univers à hauts risques, il convient de se protéger de la mer par des croyances, mais aussi des hommes par des pratiques, comme le recours aux silences ou aux plaisanteries pour parler sans heurter. Cette vie particulière, ils l’ont apprise en partie lors du bizutage à l’Ecole de la marine, comme ils sont devenus marins confirmés lorsqu’ils ont passé la Ligne. Nul ne peut vivre longtemps dans un huis clos total sans une forte capacité d’adaptation. »

Mais le huis clos marin peut prendre une tournure plus dramatique et criminelle, comme le dévoile ce fait divers fortement médiatiisé, « Ados abusées dans le huis-clos d’un bateau », dont on peut extraire ce témoignage qui pointe encore une fois la logique inexorable de telles situations closes: »« C’était impossible de dire non, j’étais totalement sous influence, prise dans un huis-clos. »

Pourquoi ne pas terminer ce billet par un extrait de Plein soleil de René Clément,(3) où huis clos rime avec tensions, rapport de forces, domination etc.

Même si, bien sûr, les voyages de tous bords ne se transforment pas en galère…

(1)huis clos et folie à bord

(2)Ni morts ni vivants, marins! pour une ethnologie du huis clos de Maurice Duval

(3)Paris Match