L’immortalité, une croyance qui a la vie dure

 il m’arrive régulièrement, le soir, en promenant mon chien de longer un mur solide et régulier, un beau mur de maçon. Chose curieuse pour un tel mur, on peut voir une petite stèle à sa base qui indique : » Ce mur a été édifié par… en 2002 ». Pour qui flâne à Paris, ou ailleurs, c’est une distraction fréquente le plus souvent à peine consciente, de relever la date de construction des immeubles haussmanniens ou pas, de les comparer entre eux ou de se situer dans le temps à partir de sa date de naissance ou celle de ses aïeuls.

Car si nous prêtons quelque peu attention à notre vie mentale, nous n’arrêtons pas de calculer, comparer, de se situer (relire Freud et sa psychopathologie de la vie quotidienne). Certes nous sommes des êtres pour le temps, des êtres inscrits dans une histoire mais l’histoire nous la construisons, la reconstruisant en prenant appui avec tous les indices du temps.

Revenons à ce mur, et cette référence à son origine, qui nous interpelle. Par cette date et ces chiffres, langage symbolique s’il en est, il s’inscrit dans le temps humain, grand « stratificateur » des hommes et des évènements. D’autant qu’il faut que je signale que le maçon qui l’a monté, déjà âgé alors de près de 70 ans, est mort peu de temps après son édification. Seul ce mur, le dernier en somme, reste debout, près à défier les siècles à venir…

Un fantasme d’immortalité

Certains auteurs parlent  du fantasme d’éternité, d’autres de fantasmes d’immortalité.  Ces deux fantasmes très similaires ont en commun de traduire toujours cette croyance en une existence sans limite. Qu’est ce que le fantasme d’immortalité ? Une illusion qui consiste à penser que la mort ne nous menace pas vraiment, comme si la mort n’était qu’un malheur arrivant aux autres. Ce fantasme est alimenté par la conviction narcissique du Moi en son immortalité, conviction inconsciente qui date des premières strates de la vie mentale.

D‘abord reconnaissons que cette illusion est très présente dans nos civilisations, et de plus en plus de travaux scientifiques et sérieux(…) traitent ce thème ; tous repoussant de plus en plus les barrières de la finitude humaine. Est-il besoin d’évoquer l’écho énorme qu’ils rencontrent dans notre société basée sur les valeurs du jeunisme ?

Ces représentations sociétales légitiment d’autant plus cette fantasmatique interne de la vie psychique qui refuse la limite, la castration, disent les psychanalystes.

Bref, le déni du temps qui passe est autant un organisateur social que psychique. Si la crise du milieu effracte cette illusion, croyez-vous que les hommes vont y renoncer ?

Dès lors que l’inquiétude, le sentiment de menace disparait, dès lors que les stigmates corporels s’atténuent ou sont effacés, déniés, les humains avançant en âge retrouve une sorte d’insouciance, de légèreté et donc valident à nouveau l’illusion d’immortalité…Jusqu’à une nouvelle menace.

Mais les progrès technologiques permettent de refuser la loi du temps. Ainsi, aux Etats unis, et ailleurs bientôt, de plus en plus de femmes, grâce aux moyens de fécondation artificiels, mettent au monde des bébés, après leur ménopause. Les limites du corps sont repoussées, et l’enfant à élever est un gage d’une immortalité…

Il y a roujours une négociation, une ruse avec le temps, oscillant entre un plan conscient et un autre, inconscient.

José Polard

Crise du milieu de vie

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Ah, la (désormais) fameuse crise du Milieu de vie ! Que d’articles, de publications, d’émissions…il n’est pas rare que les patients, d’eux-mêmes, en fassent mention pour expliciter certaines de leurs difficultés.

Comment se manifeste-t-elle cette crise du milieu ? Plus ou moins spectaculaire, on retrouve souvent des moments de nostalgie, une sensation de mal être, d’ennui, voire de dépression. A l’inverse, on voit également des ruptures diverses, une boulimie de vie. Elle est intimement liée à la notion d’apogée, imaginaire, qu’un évènement déclencheur, petit ou grand, remet en question cet édifice, cette construction. Vivre vite, le temps est compté…

Avant tout, c’est le corps qui déclenche le signal (nous verrons tout au long de cet écrit les liens extrêmement serrés entre corps et temporalité). Un corps qui se transforme, qui cède, qui devient un marqueur du temps. Des escaliers qu’on ne peut plus grimper quatre à quatre, une récupération physique inhabituellement longue, une chute de la libido, l’indifférence du regard des autres sur son  corps…

Il y a aussi le corps des adolescents qui changent et «  poussent »certains parents qui peuvent avoir le sentiment d’aller vers leur vieillesse. Enfin, autour, des maladies graves, des séparations, des morts se multiplient, rappels moroses à la condition humaine.

Un rapport au temps en tension

Si la première partie de la vie est à la fois marquée sur un plan cognitif, conscient, par l’apprentissage et la maitrise, illusoire, du temps, et sur un autre plan un sentiment d’immortalité, la deuxième partie de vie est celle du compte à rebours : maintenant ou jamais ! Une conscience aigue modifie brutalement les rapports des temps passé, présent et futur.

Avant cette crise existentielle, règne le temps de tous les possibles, de l’avenir à construire, de l’ascension dans tous les domaines : affectif, intellectuel, social, professionnel. Maintenant, la fin des possibles. Le temps file et nous échappe.

Les formes que peuvent prendre cette crise du milieu de vie sont caractéristiques de l’adolescence. Le rapport au temps s’inscrit à nouveau dans une urgence, une immédiateté. Bien souvent, ce sont des adultes, vers 40-50 ans,  qui veulent rattraper un temps qui leur a fait défaut, celui de leur propre adolescence qui n’a pas été vécue pleinement.

Pendant quelques années, on vit tourné vers l’avenir. Il y a un jour où l’on ne peut éviter le bilan. Or, à mi-vie cette illusion est altérée par une épreuve de réalité, via les défaillances du corps. En effet, ce qui n’a pas été vécu, perd progressivement ses chances de l’être un jour. L’avenir se rétracte en peau de chagrin. Avant on pouvait encore ruser avec le temps, mais maintenant…

Changement de temporalité entre ce qui a été vécu et ce qui reste à vivre, succession de deuils, de pertes, de renoncements, le vieillissement s’amorce comme un cheminement jalonné de crises.Les premières atteintes corporelles sont par conséquent des messagers de ce « malheur » banal. Notre inéluctable finitude.

Comme un nombre croissant de personnes, Mr A consulte, à 47 ans, pour faire un bilan de vie. Pour lui, comme souvent, il s’agit d’une manière pudique de venir questionner un choix de vie, cornélien à ses yeux, un choix amoureux. Plus particulièrement, deux thématiques vont venir occuper la série d’entretiens psychothérapiques ; le conflit intense avec son père durant son adolescence et le sentiment d’être passé à côté en raison de la séparation de ses parents ; et l’intense culpabilité en relation avec son désir de vivre avec une nouvelle femme.

« Le jour où j’ai résolument enterré ma jeunesse, j’ai rajeuni de vingt ans »
écrit George Sand  à Flaubert. C’est bien là l’enjeu paradoxal. Pouvoir se débarrasser du regret allège et ouvre. N’est ce pas là une loi de la nature humaine, et un élément clé de la sagesse en vieillissant ?

José Polard

L’injonction du vivre ensemble

Il y a des injonctions sympathiques… Il y a même des tyrannies douces, presque séduisantes… Elles n’en sont pas moins redoutables! Le « vivre ensemble » fait partie de ces injonctions, a priori sympathiques, qui nous sont adressées ici et là, tantôt par les politiques, tantôt par quelques éditorialistes de la presse écrite ou parlée, sans doute bien intentionnés mais qui utilisent pourtant une langue de bois dont nous devrions nous méfier.

Un dernier article de Michel Billé, dans le blog »lâge, la vie, vieillir est dans l’air du temps »

La peur de mûrir

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On connaissait les adulescents, ces jeunes adultes qui refusent de l’être, adulte, et dont le projet vise à étirer la post adolescence. Voici un nouveau mot, les « quincados », pour qualifier ces quinquas, parents par ailleurs, qui de plus en plus nombreux, se comportent comme des trentenaires[1]. Un article récent les décrit ainsi ; «d’un bon niveau socio culturel, accros aux réseaux sociaux et aux voyages improvisés, des habits au langage, en passant par les loisirs », tout les assimile à des adolescents tardifs. « Leur vie, ils la construisent quotidiennement avec pour horizon, le champ des possibles ; bref, tout est à créer»[2]. Comme me le disait une patiente, il y a peu, le projet c’est : « faire ce que j’ai envie, quand j’en ai envie »

José Polard

L e Bien devient pesant

Je viens de lire la contribution de Michel Billé sur le « Bien vivre ensemble », qu’il intitule : « L’injonction de vivre ensemble ». J’en approuve la teneur et elle me donne à en penser d’éventuels prolongements. C’est là un des intérêts de ce blog : provoquer des ricochets de pensée.

dernier article d’Alain Jean dans le blog »l’âge , la vie: vieillir est dans l’air du temps

Alors,le mal nous manque?

Et si le Bien devient pesant(1), c’est peut-être que le mal nous manque. A la loterie pseudo-éthique des structures, qu’elles soient de soin, économiques, politiques ou sociales : pair, impair, passe et manque… A la roulette de cette éthique-là, c’est perd ou gagne, blanc ou noir – et effectivement les vieux ne sont pas blancs -, et ça nous manque!

dernier article de Christian Gallopin dans le blog « l’âge, la vie: vieillir est dans l’air du temps