Crise du milieu de vie

Ah, la (désormais) fameuse crise du Milieu de vie ! Que d’articles, de publications, d’émissions…il n’est pas rare que les patients, d’eux-mêmes, en fassent mention pour expliciter certaines de leurs difficultés.

Comment se manifeste-t-elle cette crise du milieu ? Plus ou moins spectaculaire, on retrouve souvent des moments de nostalgie, une sensation de mal être, d’ennui, voire de dépression. A l’inverse, on voit également des ruptures diverses, une boulimie de vie. Elle est intimement liée à la notion d’apogée, imaginaire, qu’un évènement déclencheur, petit ou grand, remet en question cet édifice, cette construction. Vivre vite, le temps est compté…

Avant tout, c’est le corps qui déclenche le signal (nous verrons tout au long de cet écrit les liens extrêmement serrés entre corps et temporalité). Un corps qui se transforme, qui cède, qui devient un marqueur du temps. Des escaliers qu’on ne peut plus grimper quatre à quatre, une récupération physique inhabituellement longue, une chute de la libido, l’indifférence du regard des autres sur son  corps…

Il y a aussi le corps des adolescents qui changent et «  poussent »certains parents qui peuvent avoir le sentiment d’aller vers leur vieillesse. Enfin, autour, des maladies graves, des séparations, des morts se multiplient, rappels moroses à la condition humaine.

Un rapport au temps en tension

Si la première partie de la vie est à la fois marquée sur un plan cognitif, conscient, par l’apprentissage et la maitrise, illusoire, du temps, et sur un autre plan un sentiment d’immortalité, la deuxième partie de vie est celle du compte à rebours : maintenant ou jamais ! Une conscience aigue modifie brutalement les rapports des temps passé, présent et futur.

Avant cette crise existentielle, règne le temps de tous les possibles, de l’avenir à construire, de l’ascension dans tous les domaines : affectif, intellectuel, social, professionnel. Maintenant, la fin des possibles. Le temps file et nous échappe.

Les formes que peuvent prendre cette crise du milieu de vie sont caractéristiques de l’adolescence. Le rapport au temps s’inscrit à nouveau dans une urgence, une immédiateté. Bien souvent, ce sont des adultes, vers 40-50 ans,  qui veulent rattraper un temps qui leur a fait défaut, celui de leur propre adolescence qui n’a pas été vécue pleinement.

Pendant quelques années, on vit tourné vers l’avenir. Il y a un jour où l’on ne peut éviter le bilan. Or, à mi-vie cette illusion est altérée par une épreuve de réalité, via les défaillances du corps. En effet, ce qui n’a pas été vécu, perd progressivement ses chances de l’être un jour. L’avenir se rétracte en peau de chagrin. Avant on pouvait encore ruser avec le temps, mais maintenant…

Changement de temporalité entre ce qui a été vécu et ce qui reste à vivre, succession de deuils, de pertes, de renoncements, le vieillissement s’amorce comme un cheminement jalonné de crises.Les premières atteintes corporelles sont par conséquent des messagers de ce « malheur » banal. Notre inéluctable finitude.

Comme un nombre croissant de personnes, Mr A consulte, à 47 ans, pour faire un bilan de vie. Pour lui, comme souvent, il s’agit d’une manière pudique de venir questionner un choix de vie, cornélien à ses yeux, un choix amoureux. Plus particulièrement, deux thématiques vont venir occuper la série d’entretiens psychothérapiques ; le conflit intense avec son père durant son adolescence et le sentiment d’être passé à côté en raison de la séparation de ses parents ; et l’intense culpabilité en relation avec son désir de vivre avec une nouvelle femme.

« Le jour où j’ai résolument enterré ma jeunesse, j’ai rajeuni de vingt ans »
écrit George Sand  à Flaubert. C’est bien là l’enjeu paradoxal. Pouvoir se débarrasser du regret allège et ouvre. N’est ce pas là une loi de la nature humaine, et un élément clé de la sagesse en vieillissant ?

José Polard