L’effraction de l’intimité

Qu’il est compliqué de parler d’intimité dans le cadre d’un huis clos…
Nous distingons très clairement intimité et huis clos. la 1° est privée et légitime, le 2° est privatif et abusif!
L’ouverture du huis clos révèle des choses cachées plongeant dans l’embarras  témoins extérieurs et participants internes. Qu’est ce qui est mis à nu ainsi brutalement, si ce n’est une partie qui n’est destinée ni au vu, ni au su de tous?
Comme nous le voyons lors de chaque situation la notion même d’intimité pour certains participants est très précaire, puisque ils sont sous l’emprise relationnelle d’un autre. Or par définition, l’emprise se traduit par un envahissement du territoire psychique par un autre !
Mais nous insisterons sur l’élément suivant: l’intimité devient très problématique en vieillissant. Plus nous sommes âgés et dépendants, plus nous dépendons des autres ; plus nous devenons « publics », plus notre espace privé se rétrécit.
Qu’est-ce que l’intimité [1]? Comment se construit- elle, évolue-telle, se maintient-elle ? Est-elle un indicateur d’un fonctionnement individuel et collectif « sain » ?
L’intimité se définit comme cet espace privé avec nos croyances, pensées, rêves, projets qui nous constitue comme unique, différent des autres.  Des expériences limites, telles que envahissement par la douleur, tortures, dépersonnalisation se  caractérisent toutes, par une perte de contact avec cette intimité, si importante pour notre équilibre psychique.
L’intimité est une conquête sur le territoire familial avec une modification des limites, il s’agit d’un processus fait de relations d’opposition, de soumission ou d’affirmation de soi.
C’est à partir du soi (du sentiment de soi, de la prise de conscience de vivre sa propre vie) que se développe un besoin essentiel d’autonomie ce qui implique une forme de conquête sur le territoire familial à travers différents conflits intériorisés.  Au travers de ses actes et ses paroles, le petit enfant va prendre conscience qu’il existe un dedans et un dehors.  « Mon corps m’appartient » disent les jeunes enfants qui ajoutent fièrement : « Je peux m’habiller tout seul ». Cette intimité est revendiquée de plus en plus tôt mais c’est au moment de l’adolescence qu’elle se met à exister réellement et parfois radicalement.  « J’ai droit à ma vie privée »  est une expression fréquemment utilisée en guise de protestation.
De sa naissance jusqu’à la fin de sa vie, l’individu dans sa vie personnelle, dans sa vie de couple, dans sa famille construit des espaces d’intimité qui se chevauchent, s’opposent, s’articulent tout au long d’une existence.
Les caractéristiques de cette intimité (de son rapport avec son intériorité) sont influencées par l’éducation des parents, et plus largement par les expériences signifiantes de l’enfance. Des parents surprotecteurs, envahissants, aux parents abandonniques, en passant par des parents respectueux…il y a des mondes et des modes d’être significatifs, déterminants.
 
L’intimité est toujours une conquête. Toute notre vie durant, la présence de l’autre fait autant limite, voire entrave, à notre liberté qu’elle nous la révèle. Liberté et intimité sont les ennemis de toute forme de totalitarisme, sous sa forme politique ou dans le cadre du groupe humain. On ne peut davantage déshumaniser quelqu’un qu’en lui interdisant d’avoir une vie privée, d’avoir des secrets, de disposer de son for intérieur ou de son intimité corporelle.
André Gide pensait-il aux situations de huis clos quand il s’exclame ainsi ? « Familles, je vous hais ! Foyers clos : portes refermées : possessions jalouses du bonheur. [2]» En tout cas, il illustre comment lorsqu’une trop grande méfiance vis-à-vis de l’extérieur s’installe, elle peut alors contenir les prémisses d’un huis clos familial.

 

Extrait de « Vieillir en huis clos » José Polard; Patrick Linx, Erès
[1] Nous nous appuyons sur l’intéressant essai de R.Neuberger « Les territoires de l’intime », Odile Jacob, 2000, Paris.
[2] A.Gide, « Les nourritures terrestres ». Folio, Paris .1980

 

 

 

José Polard : Psychologue, psychothérapeute, psychanalyste

Jouars Pontchartrain, Villiers Saint Frédéric, Neauphle