L’énigme de la passivité

Incompréhensible passivité…
 
Souvent après la révélation de ce que l’on qualifie de fait divers on assiste à un certain nombre de réactions en chaîne. L’existence du huis clos était connu mais pouvait depuis longtemps rester du domaine de l’allusion plus ou moins discrète jusqu’au jour où…
 
« Depuis le temps que cela dure, comment ont-ils pu accepter, tous, que s’installe cette folie ? De quel droit la traite-t-elle ainsi ? Et avec quel mépris ! Pourquoi la victime n’échappe-t-elle pas à son bourreau ? Pourquoi ne pas habiter ailleurs ou revenir elle parfois sur les lieux de son enfermement ? Comment a-t-elle pu accepter ceci ? Et sa famille, pas de réactions ? » Qui n’a pas entendu ces commentaires de surprise, parfois indignés. Sans parler des témoins directs qui restent comme paralysés et impuissants entre honte et culpabilité. Et les voisins, les collègues, ne me dites pas qu’ils n’ont rien vu ?
Ces attitudes de passivité dérangent et fascinent et beaucoup ne les comprennent pas et les considèrent comme des réponses discordantes. On garde en mémoire  ces procès où la justice et ses représentants ne cessent de s’interroger sur la passivité et l’absence de réaction de cette mère quand le père âgé au sein même de la famille maltraite son enfant handicapé depuis si longtemps.
Etre passif signifie subir sans réagir, assister à une action sans vouloir ou pouvoir participer.
Lorsque se révèlent au grand jour des situations qui faisaient l’objet d’une suspicion aux alentours  du huis clos, c’est un sentiment de culpabilité individuel ou collectif qui s’installe. On se reproche d’avoir été passif, de ne pas avoir vu ou entendu ce qu’on aurait dû voir ou entendre. L’inacceptable de l’après-coup renforce l’auto-reproche.
Peut-être la situation n’était-elle pas pensable, la peur de se tromper avec la gravité des conséquences dépasse parfois la certitude de l’évènement dans son occurrence. Devant le huis clos la pensée parfois se dérobe.
 
Rester hors du huis clos pose donc un certain nombre de problèmes et affecte les témoins directs et indirects. Que dire ? Que faire ?
Certains s’interrogent aussi sur la participation et l’implication des témoins ou des victimes elles-mêmes qui restent sous la coupe d’un meneur. Fascination paralysante ou soumission, la passivité tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du huis clos et quelle qu’en soit la cause renvoie à des questions éthiques et déontologiques complexes. Des choses choquantes, traumatisantes se passent à proximité, personne ne fait rien ou bien pire on laisse faire !! On n’en croit pas ses yeux ni ses oreilles comme s’il s’agissait d’un mauvais rêve. La passivité ne rend-elle pas complice ? Derrière l’insupportable de la projection et de l’identification il y a la violence de l’emprise qui sidère et qui peut paralyser la pensée et l’action. Que se passe-t-il donc derrière cette porte ou ces volets clos ? Et si ce qu’on suppose était vrai ?…….mais prudence oblige ! Entre l’imaginaire et le réel que va-t-on trouver ?
Même si la pulsion de savoir insiste et pousse à la révélation, la crainte de découvrir l’inconnu incite à la prudence et la retenue.
Le doute rend hésitant et passif surtout  quand il touche à l’impensable. L’inouï, le jamais vu sont à peine envisageables et encore moins faciles à classer et à intégrer. Certaines vérités qui dépassent l’imagination  restent en attente du moment propice à la révélation. D’où une suspension du temps et de l’espace qui fait limite entre les individus.
 
Extrait de « Vieillir en huis clos » José Polard, Patrick Linx, Erès

 

José Polard : Psychologue, psychothérapeute, psychanalyste

Jouars Pontchartrain, Villiers Saint Frédéric, Neauphle