Une folie privée

L’incrédulité face à une sorte de « folie privée »

Cette incrédulité, nous la rencontrons souvent chez tout intervenant et témoin confronté à la levée de ces huis clos.  On  retrouve ces questionnements, dans bon nombre de compte rendus d’audience, mais aussi dans ceux des cliniciens. Car, et c’est un fait majeur du huis clos : une fois le huis clos installé, une logique radicale de fonctionnement psychique  » folle » se met en place à la manière d’une conviction délirante partagée. Un monde lointain jusque-là balisé par une frontière étanche nous devient étrangement proche.

Derrière la violence il y a l’opacité qui vue de l’extérieur domine. C’est  l’ouverture d’un huis clos, son dévoilement qui révèle une réalité à part, une sorte de « folie privée » selon  l’expression d’André Green[1] et qui a évolué à bas bruit depuis parfois fort longtemps.

Un  dévoilement qui n’explique cependant pas tous les aspects de  l’énigme…C’est souvent la perplexité et la stupéfaction  qui dominent lorsqu’on apprend ce qui se cachait derrière l’apparente normalité de ce couple uni et exemplaire, de ce bon père de famille, de cet homme d’Eglise dévoué, de cet employé modèle…

Devant la révélation de l’impensable, il y a chez les proches ou les familiers après l’ouverture d’un huis clos comme un sentiment d’avoir été berné, dupé par excès de crédulité. À l’impression d’avoir été leurré, abusé voire trahi, se mêle  l’indignation.

« C’est inouï ! Cela dépasse l’entendement ! » Deux expressions qui traduisent l’irrationnel et l’incompréhensible.

La face cachée pendant un temps d’un autre semblable se révèle au grand jour dans sa dimension irrationnelle et nous pousse vers nos territoires intimes, nos fantasmes et nos zones d’ombre. C’est peut-être aussi pourquoi les situations de huis clos font l’objet d’une telle fascination mêlée de peurs profondes.

Le huis clos entraine de facto une « néo réalité » qui circonscrit un périmètre de pensée et d’action. Quelque chose de circonscrit échappe aux autres. Pour qualifier les liens si particuliers à l’intérieur du huis clos, nous reprenons le terme de « folie privée » du psychanalyste André Green, lorsqu’il décrit des pathologies qui ne sont pas publiques traduisant des difficultés de limites entre les individus, de frontières mal définies entre espace public et espace privé.

Il n’est donc pas étonnant dans cette clinique particulière que nous rencontrions des personnalités border line, ayant des problèmes d’assises identitaires. Est-ce à dire que les sujets impliqués sont systématiquement border line… Ce n’est pas notre opinion et ne correspond à la réalité clinique. Mais ayant des difficultés de maitrise d’eux même ou dans les relations avec les autres, ils trouvent un intérêt à subir ou au contraire à développer un alliage relationnel à base d’emprise à l’intérieur d’un huis clos, au prix d’une grosse dépense d’énergie et parfois malgré… la souffrance.

Le huis clos et sa frontière, dissimule des relations interpersonnelles confuses, symbiotiques, projectives où la question des limites, essentielle, est problématique.

Extrait de « Vieillir en huis clos », José Polard et Patrick Linx, Erès

[1] Nous faisons référence au livre d’A.Green »La folie privée, psychanalyse des cas limites », Gallimard, 1990, Paris.

 

José Polard : Psychologue, psychothérapeute, psychanalyste

Jouars Pontchartrain, Villiers Saint Frédéric, Neauphle