L’argument

Les situations de huis clos sont des espaces réels autant que psychiques fermés et privés des lois symboliques, où règne donc l’arbitraire; Qu’il s’agisse d’un espace privé familial ou conjugal, d’un lieu professionnel, d’institutions gangrenées de l’intérieur ou bien de micro sociétés, on retrouve fréquement cette configuration, autant pathologique que
 pathogénique.
 
Vivre ensemble ne va pas de soi, on le sait depuis longtemps. Être en couple, les relations de famille, avec ses voisins ou dans la société, bref vivre en bonne intelligence, comme on dit, relève d’un apprentissage complexe et parfois conflictuel, entre amour et agressivité, entre retenue et dialogue, entre prise en compte de soi même et d’autrui. On a trop souvent l’impression que ça s’oublie. On peut d’ailleurs légitimement se demander si vivre ensemble au XXI° siècle, n’est  pas plus difficile qu’autrefois ?
 
Avec les puissantes techniques de communication et les différents moyens  d’information de notre monde moderne, on assiste, avec un sentiment d’impuissance et d’incompréhension, à un envahissement par la violence, des espaces publics et privés  et tout autant de notre vie psychique ainsi que nos relations entre humains. Agressions subies par les personnes âgées dans le « sweet home » familial ou au sein d’une institution, abus sexuels d’enfants, violences familiales ou conjugales, harcèlements divers dans le champ professionnel et social, phénomènes sectaires, etc. constituent l’ordinaire d’une souffrance, d’une symptomatologie individuelle et collective plus  ou moins bruyante, parfois spectaculaire. Comment ne pas prêter attention, ne pas être affecté, ne pas être « effracté » par une actualité saturée de faits divers, par ces violences désespérément banales qui parviennent sur la scène publique par journaux et médias interposés?
 
Une réflexion sur la maltraitance
Un mot fait florès et semble rassembler et définir ces actes différents et violents, un mot issu de la modernité et qui tente de traduire un aspect, une manière de comprendre cette réalité au XXI° siècle:  la Maltraitance! Maltraitance des vieux, de l’enfant, des femmes, maltraitance dans le famille, dans les institutions…
Pourquoi les phénomènes de  maltraitance suscitent t-ils autant de commentaires et de réactions épidermiques  dans la presse et dans le public ? Pourquoi font-ils l’objet de tant de préoccupations dans le domaine de la vie privée et de dénonciations récurrentes sur la scène publique?
Ces problèmes de maltraitance sont ils plus nombreux qu’avant ? Que traduisent-ils d’un nouveau malaise social ? Les victimes consentiraient elles à en parler davantage ? Les témoins de situations de maltraitances  ou considérées comme telles ayant  plus de liberté et de marge de manœuvre s’autoriseraient ils à exprimer sur la scène publique leur empathie personnelle ? Nous voyons que les questions  ne manquent pas et nous avons souhaité y réfléchir et répondre.
Peut être convient il avant tout de clarifier ces situations de maltraitances hétérogènes, de tenter d’en décrire certaines caractéristiques, d’en dessiner certains contours d’un point de vue phénoménologique. Elles sont souvent complexes et se déploient selon un éventail assez large, allant  du simple passage à l’acte violent, traduction d’un débordement, jusqu’aux situations insidieuses d’intimidation, de manipulation de l’autre « pour son bien » ou dans le but de le réduire au silence ou encore dans l’objectif de jouir perversement de sa souffrance ou bien d‘en abuser.
 
Nos pratiques et expériences respectives dans les domaines de la gériatrie institutionnelle  et  du soin des personnes âgées  à domicile, de la pédopsychiatrie et de la psychopathologie familiale, de la psychiatrie adulte et  de la psychanalyse nous ont confrontés directement ou indirectement à de nombreuses situations de maltraitance.
Nous avons alors considéré que pour comprendre les causes qui président au déclenchement et à l’installation de ces maltraitances si nombreuses, cela nécessitait  non seulement une réflexion phénoménologique et sociologique mais également une perspective anthropologique et psychanalytique.
Les contextes de violence et d’agressivité que nous abordons ici renvoient tout autant à des formes de dysfonctionnement social qu’à des dissensions interpersonnelles et révèlent toujours des conflits psychiques internes profonds parfois très longtemps retenus et qui concernent à la fois les  auteurs et les victimes de maltraitances.

Nombres de maltraitances sont issues de huis clos

Nos multiples échanges sur des constats identiques nous ont poussés à mettre en commun une réflexion en nous centrant dans un premier temps sur l’origine de ces violences; En repérant les conditions de déclenchement et de déploiement de certains de ces phénomènes de mainmise et d’emprise sur l’autre, sur ce qui contribue à l’ isoler ou à l’ invalider, nous faisions l’hypothèse que nous pourrions aider à comprendre et à agir pour échapper à ces situations pathogéniques et donc à faire œuvre utile.
Certaines composantes répétitives( que nous appellerons invariants) nous ont parues relever d’une forme de  logique de fonctionnement. Nous les retrouvions dans un grand nombre de situations et selon leur intensité et leur articulation, la violence produite était plus aisément ou au contraire plus difficilement accessible.
C’est comme ça que peu à peu, des années durant, nous avons mis à jour des carcatéristqiues type de fonctionnement en huis clos.
Des invariants? En voici les principaux : un espace physique  et aussi psychique, un périmètre de sécurité définissant un dedans et un dehors le plus étanche possible  avec une temporalité bien particulière, mais aussi une force d’emprise redoutablement efficace ….bref ce que nous appelons un huis clos! Dès lors que ces conditions seront réunies, nous entrons dans une logique du binaire, de l’arbitraire, de l’abus, de la violence en excès pouvant aller jusqu’au meurtre psychique.
Ce blog se donne pour ambition d’explorer  les logiques et les enjeux qui traversent les situations de maltraitance que sont les huis clos aux fins de les repérer, de les comprendre pour aider à y échapper, à en sortir.et  donc d’être un moyen  utile, de penser et d’agir.

 

José Polard, Patrick Linx, 2010