Surprotéger un aîné…jusqu’au huis clos

 Que ce soit au domicile, ou dans une institution gérontologique, il est courant d’observer des conduites de protection envers des personnes âgées, par leur entourage familial ou professionnel. Avec des maladresses parfois, certes, des blessures d’amour-propre transitoires, un temps nécessaire pour prendre le pouls et accompagner… mais la plupart de ces relations de dépendance s’ajustent, le temps de trouver une nouvelle homéostasie.
Ne mésestimons pas le travail psychique lors du vieillissement d’un sujet âgé accompli par tous (par lui-même et par son entourage) pour intégrer cette nouvelle phase existentielle. Il s’agit d’un travail parfois intense et douloureux, confrontant à la finitude et à la chute de certains idéaux, et nous obligeant à remanier les liens,
Comme on l’a vu précédemment, il n’est pas simple de trouver les bons gestes ajustés, pour soutenir une vieille personne sans la faire régresser sans sous-estimer sa potentialité d’autonomie. Rappelons les trois qualités qui nous paraissent qualifier une relation d’aide de bon aloi, c’est-à-dire suffisamment satisfaisante : fiable, ajustée, réversible.
L’enjeu ? Que protéger ne soit pas surprotéger…
 
Pourtant, on observe dans le champ de la vieillesse et du vieillissement, nombre de situations conséquentes, où l’explicite de la surprotection aboutit à un huis clos, au domicile et parfois en institution.
Un ou plusieurs membres d’une famille surprotègent tellement une vieille personne ou un couple de parents âgés qu’un dispositif en huis clos s’installe. Nous remarquons qu’il sera d’autant plus verrouillé que la menace concerne implicitement le poseur. Soit que la découverte de la vulnérabilité  dévoile et menace le lien entre le sujet âgé et lui-même ; soit que la menace  profondément fantasmatique mais qui génère une angoisse réelle signifie un effondrement existentiel.
Ici, on entre dans le champ des défenses contre l’inimaginable et le douloureusement pensable. Vouloir protéger un parent est un processus présent dès la petite enfance. A quoi correspond ce mouvement ?
Il traduit, au-delà des éléments concrets de réalité, cette tentation de porter l’autre[1], de le réconforter ; cette tentation est infiltrée de pensées magiques. Ce type de relations toutes-puissantes en quelque sorte se déploie ensuite à l’égard de ses propres enfants, ou de son conjoint si celui-ci est fragilisé…
Distinguer protection et surprotection est donc essentiel, d’autant que la surprotection prolongée, risque fort d’entraver les possibilités de rebond[2].
Il n’est pas toujours aisé d’ajuster l’aide au parent aîné lorsqu’il devient vulnérable sans l’infantiliser et le faire régresser. L’enjeu : tout miser sur ses ressources, le plus longtemps ; ce qui signifie faire confiance à ses capacités d’adaptation.
D’autant qu’on constate trop souvent l’amalgame qui est fait entre les satisfactions liées aux bénéfices secondaires et la jouissance primaire. Cette dernière se caractérise par un fonctionnement mental qui se réduit à une satisfaction immédiate, pulsionnelle. L’objectif primaire est de jouir, sans freins.
Alors que les bénéfices secondaires adviennent dans ces situations où une nécessité oblige à un mode fonctionnement psychique habituel (souvent de type régressif).
Nous avons été maintes fois confrontés aux effets de violence psychique  particulièrement déstructurant d’un tel dispositif, que la personne réside en institution ou bénéficie de soins à  domicile.
 
Par souci de protection réelle ou imaginaire, ou bien par nécessité d’exercer soi-disant pour son bien un contrôle sur la vie d’un ainé, des membres d’une famille, des proches, des aidants sont amenés à mettre en place autour lui un périmètre de sécurité physique autant que psychique, mais aussi social et juridique, délimitant ainsi un espace clos sans porosité aucune.
Bien souvent, d’ailleurs, on observe chez  certains sujets âgées l’acquiescement, l’acceptation d’une telle dépendance au point de renoncer paradoxalement à certains aspects de leur autonomie et d’envisager de se mettre inconditionnellement sous la protection de cette personne de confiance. Cette confiance est d’ailleurs souvent légitimée par le discours médical officiel, car elle vient pallier une perte d’autonomie et une situation de vulnérabilité. La personne de confiance pourra exercer son ascendant ou son  influence sur son parent devenu dépendant pour le meilleur mais quelquefois pour le pire.
On peut se demander à quoi répond cette nécessité impérative de maintenir une telle emprise sur l’autre? Qui s’agit-il de protéger? La personne âgée? Sa protectrice ou son protecteur? Et si oui, de quelle menace?
 
On retrouve ici les invariants déjà décrits à savoir : L’impact  d’un évènement avec sa connotation émotionnelle forte, la modification de l’environnement et la focalisation que cet évènement suscite, la suspension du temps et la fermeture de l’espace que favorise d’ailleurs le séjour ou le placement en institution. Le maintien du dispositif de huis clos nécessite l’utilisation de procédés actifs d’empêchement, de contrôle des faits et gestes des proches et des soignants avec en cas de transgression l’utilisation de menaces, d’intimidation ou de chantage qui relèvent bien de ce que nous appelons « mécanismes d’attaque ».
 

 

Pour aller plus loin, voir « Vieillir en huis clos », José Polard, Patricl Linx, Erès