Un bâton de vieillesse

Le bâton de vieillesse désigne la personne qui sert d’appui à un aîné vulnérable, dépendant et qui l’assiste dans ses besoins. Bien sûr, la mise en place d’un huis clos n’est pas automatique dans ce genre de situation, mais la spécificité de cette relation peut en être un moteur.
 
« Bâton de vieillesse », l’expression est un peu vieillie, mais la réalité qu’elle désigne, demeure. La métaphore d’ailleurs est belle, par la justesse des interactions qu’elle décrit :
L’un est indispensable à l’autre, il en est le support: pas l’un sans l’autre, pourrions-nous dire…
Nous avons vu que le sentiment de loyauté constitue une sorte de pacte de loyauté inter générationnelle  qui permet la transmission d’un code d’honneur. Celui-ci permet aux aînés de ne pas être délaissés par les plus jeunes après avoir assuré leur éducation et leur sécurité.
Mais ce qui est repérable et spécifique, dans la notion de bâton de vieillesse, c’est la dimension inconditionnelle de celui ou celle qui s’adapte à l’aîné. Une proximité s’installe entre les vieux parents et un enfant, excluant peu à peu les autres, au point qu’on ne saurait dire si les autres enfants se défaussent sur l’enfant ainsi désigné ou si ce dernier exclut les autres peu à peu, y compris des frères et sœurs potentiellement soutenants. Probablement un mélange de ces deux logiques est à l’œuvre, dans un pourcentage singulier, selon les familles.
On observe ainsi des liens de dépendance  perdurant entre certains enfants et leurs parents devenus vieux. Sont-ce des dettes (psychiques) impayées voire impayables qui seront source de rivalité et de tension intrafamiliale ? Elles peuvent  générer des attitudes sacrificielles (avec un certain plaisir) prédisposant certains ou certaines à être le bâton de vieillesse de leurs parents.
Une pièce tragique illustre bien des aspects de ce rôle de bâton de vieillesse, il s’agit d’« Œdipe à Colone », de Sophocle. Œdipe, vieux roi déchu, car il a fauté (l’origine du fameux complexe œdipien[1] : il a tué son père et épousé sa mère, sans le savoir…) cherche un lieu de tranquillité, où il soit accepté pour finir ses jours. Il est accompagné d’Antigone, une de ses deux filles. Comme souvent dans ces tragédies, un ressort de la pièce est basé sur des prédictions ou des malédictions, bref une notion de destin.
Or, la faute d’Œdipe rejaillira sur ses enfants et particulièrement sur ses filles :
« ô mes petites que, tranquille en mon inconscience, j’ai engendrées dans le sein qui m’avait conçu ! Je n’ai plus d’yeux pour vous regarder mais seulement pour pleurer sur vous en songeant aux amertumes que la société des hommes vous réserve. Et quand viendra le temps de vous marier mes filles, quel fiancé osera se charger de tant de flétrissures qui ont marqués vos parents et les miens ? Qui voudra vous épouser ? Personne, mes pauvres enfants. Vous vieillirez stériles, seules dans la vie ».[2]
Seules et stériles, le destin parait tout tracé pour s’occuper d’un vieux parent, comme un lien qui ne peut se dénouer, qui fait passer de l’attachement à l’aliénation.
 
Le sentiment légitime de loyauté qui aurait pu concerner toute la fratrie se transforme en conflit de loyauté par surinvestissement et abus de pouvoir affectif.
Le destin et la place de l’enfant pris comme  bâton de vieillesse de son parent âgé et dépendant s’inscrivent dans l’histoire familiale.

 

Extrait de »Vieillir en huis clos », José Polard, Patrick Linx, Erès

[1] La proximité et la connaissance de Freud des grands mythes grecs étaient telles qu’il les utilisait comme des métaphores. Ainsi, il avait déclaré à Ferenczy, psychanalyste hongrois, qu’il considérait sa fille Anna comme son Antigone. A nouveau le mythe œdipien caractéristique des liens familiaux intergénérationnels trop intenses.

[2] in « La place des femmes dans la psychanalyse » de L.Fainsilber, L’Harmattan, Paris 2000.