Est-ce encore normal de vieillir?

Est-ce encore normal de vieillir…on constate une médicalisation de la vieillesse, toujours plus croissante.

Après 60 ans, la moitié des femmes et le tiers des hommes ont pris au moins un psychotrope dans l’année ! Voilà le chiffre « effarant »que nous livre le dernier rapport de la Caisse Nationale d’Assurance Maladie ( le Monde du 7 septembre 2004). Entre les troubles du sommeil, les angoisses, les anxiétés et les divers troubles de l’humeur, se dessine un tableau du vieillir en France plutôt sombre et inquiétant.

Le vieillissement humain est-il encore perçu comme un processus naturel? Sans développer les perspectives transhumanistes qui ne l’intègrent plus dans l’évolution humaine, n’est-il pas en train de devenir une tare de la nature ou un raté de l’environnement ? Tel nous parait être le questionnement qui sous-tend cette surmédicalisation de la relation entre un prescripteur et un patient vieillissant.

Certes, l’ensemble de la population française est concernée par cette croissance folle de la consommation des produits psychotropiques.

Certes, comment ne pas effectuer un rapprochement avec le développement extraordinaire de la chirurgie plastique et des remèdes et pommades miracles contre le vieillissement et ses effets ? Mais après tout, chacun et chacune agencent comme ils le souhaitent ou comme ils le peuvent, leur rapport à leur propre temporalité.

Certes enfin, on ne peut manquer d’être frappé par la formidable augmentation de prescription d’antidépresseurs en direction des 40/50 ans. Cette tranche d’âge correspond à la crise du milieu de vie, c’est à dire une période de l’existence où un sujet commence à se confronter, de différentes manières( corps, sexualité, famille, travail…) à la réalité de sa finitude mais aussi à ses idéaux, ses rêves et ses fantasmes.

Une insoutenable gravité de l’être en cours de vieillissement

Pour revenir vers les seniors et les plus âgés, il nous semble qu’il y a, dans nombre de cas, confusion sur le plan du diagnostic, entre d’un côté la dépression organisée et de l’autre une insoutenable gravité de l’être éprouvée et manifestée à certains moments difficiles de l’existence. Par exemple la plainte que l’on peut entendre et observer chez des vieilles personnes n’est pas toujours à prendre au pied de la lettre ou du symptôme, mais constitue bien souvent une entrée en matière relationnelle, le début d’un lien à l’autre. De la même manière, nous observons des positions mélancoliques transitoires et réactives à des renoncements divers, qu’il faut distinguer de la dépression, voire de la mélancolie proprement dite.

Cette insoutenable gravité de l’être, au-delà des différences de personnalité ou des organisations psychopathologiques, nous apparaît comme un fait anthropologique de la vieillesse, une donnée structurelle du vieillissement. Autrement dit, un incontournable de l’aventure de l’existence humaine qu’accentuent l’extrême solitude de l’homo occidentalis et le mouvement répulsif vis à vis des marques de la vieillesse.

Nous souhaitons plutôt souligner le circuit suivant : le symptôme et la plainte d’une vieille personne se traduisent par une demande d’aide qui semble placer le médecin en difficulté si ce n’est en impuissance, puisqu’il est question d’un mal-être identitaire et existentiel, qu’il tente de compenser par la prescription. C’est alors qu’une réponse strictement, durablement médicamenteuse institue en quelque sorte la maladie  mentale et son malade et rapidement tarit ce qui pouvait tenter de se dire, sans parler des effets secondaires préoccupants : risque accrû de chutes, troubles confusionnels et cardiaques…

L’orientation de l’écoute et donc de la réponse déterminent fortement l’évolution et le devenir symptomatique, comme nous le montre Boris Cyrulnik lorsqu’il décrypte les ressorts de la résilience, autrement dit la capacité de rebondir.

La question centrale qui nous anime, quant nous écoutons une personne âgée est celle-ci.  Comment favoriser une relance désirante, un certain goût de vivre ?

Un certain pragmatisme et la conviction que les gens ont au fond d’eux-mêmes ce qu’il faut pour redémarrer sont alors des outils indispensables avec en plus cette vérité que le travail clinique nous enseigne : Vieillir n’est pas cesser de devenir.

José Polard, psychologue, psychanalyste, novembre 2005