Aimer travailler

L’amour du travail

 « L’activité professionnelle procure une satisfaction particulière quand elle est librement choisie, donc qu’elle permet de rendre utilisables par sublimation des penchants existants, des motions pulsionnelles poursuivies ou constitutionnellement renforcées»(1). Freud, en note de bas de page, a cette formule éclairante tout autant qu’énigmatique.
Que la sublimation soit un élément caractéristique majeur de cet investissement libidinal de travail ne nous étonne pas. Toutes les composantes pulsionnelles, libidinales, narcissiques agressives et même érotiques peuvent être ainsi investies, sublimées après changement du but initial, déplacement sur un objet autre que premier, et par le prisme d’un idéal du Moi, désexualisées, rendues acceptables psychiquement et profitables à l’environnement social et culturel. Dans des registres aussi divers qu’intellectuels, artistiques, d’action ou d’entreprendre.
Il s’agit alors bien plus qu’une profession mais bien d’amour du travail.
Mais, qu’est-ce qu’une activité professionnelle librement choisie ? Question d’autant plus intéressante puisque cela semble conditionner les possibilités de sublimation. Au-delà de l’idée d’évitement d’une contrainte (interne, externe ?), ce libre choix freudien traduit l’acceptation profonde, par un sujet, de ce « destin ».
Pourtant, une caractéristique très fréquente lors de ces investissements professionnels forts n’est pas précisée par Freud : la contingence du choix de l’objet/travail (1) C’est la révélation par l’expérience qui crée les conditions de cet investissement psychique, et favorise cet accrochage pulsionnel, accrochage qui peut se nommer rencontre.
Mais pour mieux comprendre cette idée  d’« activité professionnelle librement choisie », il faut prendre en compte un temps premier, incontournable : le processus que Winnicott appelle créativité primaire.
Cet objet professionnel, ce champ d’activité tellement investi, prenant et satisfaisant, et pour lequel un renoncement est souvent déchirant, est dès son origine trouvé/créé. Une mise en acte de l’illusion primaire (avec son versant nécessaire de désillusion) se renouvelle et permet de « croire » qu’il est possible d’orienter la réalité, par la pensée, l’imagination créatrice, l’action. Un geste, émanation du self, un mouvement de créativité qui déclenche les possibilités de sublimation.
La grande difficulté, d’ailleurs, avec le vieillissement et son cortège de limitations, de pertes est de maintenir ces possibilités de vie créative, autrement un sentiment de futilité de l’existence, d’une vie qui n’en vaut plus le coup guette et envahit.

Difficile d’arrêter de travailler!

Conséquence logique, cet amour d’un travail  si satisfaisant rend ces sujets, « ces prisonniers du boulot », comme dit la chanson, dépendants de lui, les expose à une grande souffrance lorsqu’il vient à cesser et à disparaître, s’il n’existe pas d’investissements autres suffisamment puissants. Certes, nous savons que la libido possède la capacité, facteur de souplesse, de se déplacer d’un investissement à l’autre. Mais cette dimension plastique dépend des capacités de réinvestissement d’objet qui se réduisent avec l’âge ce qui rend les possibilités de frayages nouveaux, plus difficiles. Et puis les circuits de fonctionnement psychique s’automatisent à l’usage, se formatent, facteurs de court circuit, donc de décharges facilitées.
Quelles seront les autres possibilités de réinvestissement, pour le sujet, de relance désirante ? Questions cruciales que l’on retrouve fréquemment dans la clinique du vieillissement.
Fort logiquement, en fonction de l’investissement psychique du travail, les enjeux de la fin de l’activité professionnelle, couplés bien souvent à ceux du vieillissement, appellent à des remaniements profonds.
Osons la caricature ! *
Pour les uns, après la retraite, la vie commence presque…Pour les autres, cesser de travailler, c’est cesser de vivre
 (1) C’est une question qui se discute, bien sûr, puisqu’elle pose la question d’un déterminisme psychique absolu ou comportant une part de contingence; C’est ma conception issue de la comprehension de différentes cliniques.
Extrait de la post face de »Vieillir des psychanalystes parlent » ss la dir. de D.Plattier et José Polard. Erès 2009

José ¨Polard

 [1] Freud S., Le malaise dans la culture PUF 1995