Cesser de travailler

Travail et vieillissement

Qu’est-ce qui fait limite à la durée de travail chez l’humain ? Comment se décide cette fin d’activité de travail ? Le ressort de cette décision,  individuelle ou collective, n’est pas sans effet  lorsque le sujet affronte l’épreuve de son propre vieillissement.
Un nouveau détour par le « Malaise… »pour préciser ce qu’est l’action de la civilisation, de la société, de la Kultur au sens freudien. Deux grandes fonctions lui sont attribuées, « la protection de l’homme contre la nature et la réglementation des relations des hommes entre eux ».(1)
Freud insiste particulièrement sur l’objectif de maîtriser l’agressivité entre les hommes. Cette agressivité se saisit de toute  possibilité qui s’offre à l’humain, comme une tentation, d’exploiter un autre humain notamment dans le champ du travail. Les conventions collectives, les délimitations sociales, sont alors les règles du jeu, de ces « jeux de société ».
Ainsi, les acquis sociaux, telle la durée du temps de travail, sont le résultat de luttes frontales, d’intérêts qui divergent, entre l’efficacité, la rentabilité productiviste, l’exploitation de la force humaine d’un côté et de l’autre, la protection des individus. La limite est fixée pour tous, elle s’impose à tous, quelque soit l’investissement de chacun. Pour certains, la retraite est le début de quelque chose, pour d’autres c’est la fin de quelque chose. Les projections fantasmatiques ici sont grandes. Il était dit récemment qu’un gain de civilisation était de travailler moins et moins longtemps. Est-ce certain pour tous ?
La liberté individuelle n’est pas un bien de culture ; Il s’agit même de deux forces antagonistes par nature.
Historiquement, limiter la durée de travail, castration symbolique, visait à protéger des individus de l’agressivité, de l’exploitation par d’autres, et portait en contrepartie dans le fil droit de cette logique inhibitrice, par conséquent égalitariste, l’interdiction pour tel autre individu de travailler au delà. On ne cesse de tourner autour de ça : la loi qui protège est tout autant la loi qui entrave « cette poussée à la liberté ».

La fin du travail ce n’est pas la vieillesse

Concrètement, plus une activité est inscrite socialement, collectivement, plus les conditions de  sa cessation sont fixées pour tous. Pour le bonheur ou le malheur des uns et des autres? Cette question n’est pas précisée dans les conventions.
En revanche, il existe un certain nombre de professions dont la durée de travail, l’âge de la retraite ne sont pas ou très peu fixés par la communauté. La poursuite du travail est de l’ordre d’une nécessité économique, et/ou d’une autre nécessité, psychique. Cette dimension « libérale » pose le rapport à la limite ; c’est même la question centrale dans la doctrine du libéralisme, mais ceci demanderait  un autre débat.
Qu’est-ce qui fera limite, si ce n’est la société?
Eh bien, nous retrouvons les trois facteurs cause de souffrance humaine et contre lesquels la culture tend son dispositif protecteur. Le plus souvent le corps qui s’use alerte, signale ou pire s’effondre littéralement. La deuxième menace, les éléments naturels puissants et imprévisibles le sont nettement moins dans nos  contrées occidentales. Enfin brutales ou plus sophistiquées, des relations interhumaines peu civilisées, saturées de rivalité, facteur d’inimitié et d’isolement sont à l’œuvre, notamment envers les sujets vieillissants, dans un registre de ségrégation.
Le contrat est clair : ou bien renoncer à une part de bonheur pour une part de sécurité ou bien l’inverse.
L’être humain (re)cherche des objets à investir, toute sa vie. Ces objets, source de satisfactions, il n’y renonce pas aisément car ils constituent des points d’accroche dans son existence, à un tel point que pour certains hommes, mettre fin à sa pratique, c’est quasiment mettre fin à ses jours.(2)

 

Extrait de la post face »Vieillir…des psychanalystes parlent » ss la dir de D.Plattier et J.Polard Erès 2009

José Polard

[1] Freud S., Le malaise dans la culture PUF 1995

(2) D’où le grand intérêt qu’offre la vie associative en France qui évite un nombre considérable de désorganisation psychopathologique, le temps d’une relance désirante.