On meurt mal en France en 2015

Extrait de l’Intervention au colloque à Beyrouth le 10 mai 2014, « Face à la maladie grave et à la mort », organisé par le Cercle d’études psychanalytiques de Beyrouth.
Alors comment meurt-on en France ?  Les Français, à 80%, disent vouloir passer leurs derniers instants chez eux, mais seuls 25% des décès surviennent à domicile. La mort vient souvent en institution (hôpital et Ephad), au bout d’une maladie grave, longue et très tardivement. Une mort de plus en plus médicalisée.
En 2013, 60 % des décès survenus dans notre pays ont eu lieu à l’hôpital, 11 % en maison de retraite et 5 % dans d’autres lieux. Seuls 20% des patients mourants à l’hôpital bénéficient des soins palliatifs. Les situations de fin de vie sont de plus en plus longues et complexes. Voici un panorama des fins de vie[1] en France:
Pour certains patients, les traitements sont poursuivis au maximum des possibilités de la médecine, soit sous l’impulsion des médecins, soit  à la demande  des malades eux-mêmes et de leurs proches. Les progrès de la médecine de ces dernières années laissent penser qu’il y a toujours une solution médicale à proposer. On en arrive à un déni technologique de la mort. La loi de Gabor, « tout ce qui est (techniquement) possible sera nécessairement réalisé », s’applique aussi dans le champ médical.
Pour d’autres patients, le parcours est plus raisonnable ; il est décidé de limiter les traitements, une décision est prise lors d’une négociation avec le malade, après l’en avoir informé. Cette décroissance thérapeutique se fait alors de concert.
Parfois les malades refusent eux-mêmes les traitements, les estimant trop pénibles ou inutiles. Certains n’ont ni la force, ni le désir de lutter contre la maladie. Pourtant, ils peuvent être maintenus en vie, à l’aide de techniques plus ou moins sophistiquées, sans que soit espérer pour autant une amélioration.
Il est décidé dans d’autres situations, d’interrompre ces techniques qui ne sont plus proportionnées à leur état, et n’apportent plus de bénéfices. Le malade n’est pas toujours en mesure de participer à la décision mûrement réfléchie par l’ensemble des soignants. Même chose pour les proches, qui ne sont pas toujours informés ou consultés. Cette interruption des traitements est abusivement nommée « euthanasie passive », en rapport avec la dissimulation du processus de décision, tout ceci laissant un sentiment de gêne.
Enfin comme je l’ai dit,  des patients bénéficient de soins palliatifs soit en Unité de Soins Palliatifs, soit accompagnés par une équipe mobile de soins palliatifs hospitalières, soit au domicile quand il existe un réseau de soins palliatifs à domicile, ou même grâce au tact et à la compétence relationnelle de certains soignants.
Sur le plan de la conscience, un grand nombre restent conscients jusqu’au dernier moment, d’autres ont un état de conscience plus ou moins altéré du fait de la maladie ou des effets des traitements. Il arrive même qu’en cas de symptômes rebelles aux thérapeutiques, « une sédation » soit volontairement provoquée, à la demande du patient ou au moins en accord avec lui et selon des modalités bien précises.
D’autres malades supplient les soignants de leur donner la mort ou les moyens de se suicider. Certains soignants y répondent par compassion, par solidarité à l’égard du malade ou du respect de sa dignité, le plus souvent clandestinement. Et puis il y a des euthanasies sauvages pratiquées en dehors de toute demande des patients en raison de l’épuisement des proches, ou des soignants, ou pour des raisons idéologiques ou économiques.
Certains malades encore, ou des grands vieillards, meurent isolés dans des conditions difficiles. Ou alors, se donnent la mort, par dépit, ou désespoir. D’ailleurs, le taux de suicide des personnes âgées est préoccupant.
D’autres patients sont transférés rapidement, et peuvent mourir aux urgences, ou en réanimation, malgré un déploiement de techniques impressionnantes.
Pour terminer ce panorama, rappelons tout de même que nombre de malades meurent tranquillement  chez eux, ou en institution médico-sociale, entourés des leurs et de soignants attentionnés.
Comment conclure ce premier tour d’horizon ?
Qu’en réponse à cette fin de vie fortement médicalisée, on note une psychologisation de la mort, celle-ci devenant un problème, une affaire de psy et non plus une question qui concerne la société!
Cette mort, trop souvent seule les dernières heures, à l’hôpital, effraie le grand public, justifiant leur appel à l’euthanasie. On observera aussi que ces fins de vie sont de moins en moins naturelles et de plus en plus contrariées, facteur qui entrave l’activité psychique des derniers moments.
Cette mort contrariée traduit « le malaise dans la culture » d’une société thanatophobe, dont la médecine est devenue surpuissante et inquiétante, une société qui se réjouit de l’allongement de la durée de vie mais disqualifie la vieillesse dépendante, puisque sa base idéologique repose sur le primat de l’individu et de son autonomie et le rejet de la vulnérabilité. Et la dépendance, comme figure d’horreur.
Par certains côté, les soins palliatifs et leur philosophie apparaitront dans ce contexte sociétal, comme une contre-culture.
[1] Qui s’inspire de la contribution Marie Sylvie Richard « Face à la souffrance et à la mort », au livre collectif. « Que ferons-nous de l’homme ? »Bayard, 2002