Donner du sens modifie notre rapport au temps.

Vieillir nécessite d’accepter et d’intégrer que le temps qui passe  produise des effets. Cette intégration consiste pour une part importante à donner sens à ce qui advient. Plusieurs registres humains sont sollicités.

La culture, les représentations qui la traversent, est un facteur d’assimilation ou d’exclusion. Ainsi, notre société occidentale, où la place des vieux est compliquée, dévalorisée ou déniée, propose des modèles qui ne facilitent pas l’intégration de ces expériences du vieillir souvent déstabilisantes. Avez-vous remarqué d’ailleurs comme la vieillesse y est perçue et ressentie comme un facteur de vulnérabilité plutôt que comme élément d’enrichissement sociétal ?

La première fois que quelqu’un se lève pour vous laisser la place dans le métro, produit toujours un moment de vacillement. Quel sens donner à ce geste? Marque de courtoisie, stigmate de fragilité ? Il y a tout à la fois, l’écho singulier de cet évènement banalement tragique, et  la caisse de résonnance des représentations sociales…

Mais, l’influence du milieu environnant actuel est tout autant déterminante, et particulièrement chez les vieux couples, selon que la polarité du lien conjugal est plus ou moins misanthropique ou paranoïde.

Monsieur et Madame A, sont accompagnés depuis deux ans, dans le cadre de leur maintien à domicile. Les auxiliaires de vie, toujours très tendues lors de leurs interventions, rapportent la négativité de ce couple pour qui toute nouveauté, toute proposition est déclarée sans intérêt. Il était difficile d’y démêler les fils de chacun, de quel droit d’ailleurs…Six mois plus tard, la synthèse annuelle est d’une autre nature. Peu de temps après le décès de sa femme, le comportement de Monsieur A, et ses propos changèrent considérablement, traduisant un appétit pour les plaisirs simples, les satisfactions  de son existence. Ce pacte inconscient conjugal rompu, chacun se retrouve peu à peu…

Mais bien sûr, c’est principalement en relation avec sa propre histoire personnelle et ses expériences précédentes que ce processus d’intégration s’effectue.

Mme X, à chaque étape difficile depuis son entrée en maison de retraite, se souvient d’une grand-mère particulièrement optimiste qui faisait les délices de son enfance. Ainsi, lors d’un conflit vif avec une aide soignante, elle parvint à faire valoir sa parole, en se remémorant comment sa grand-mère avait stoppé avec esprit les manœuvres d’un voisin. Les moyens de notre équilibre intime étant parfois surprenants et susceptibles d’’être mal interprétés, elle ne raconta ni à sa famille, ni à l’équipe qu’elle conversait avec cette grand-mère, tous les soirs, lui racontant sa journée et recevant ses conseils…Folle ? Pas du tout. Juste un sentiment venant de loin d’être incomprise, hormis par sa grand-mère.

Voir à cinquante ans, dans la glace du matin, le visage de son père, très âgé, donne « un coup de vieux », c’est-à-dire un coup formidable d’accélérateur de temps. Même si, quelques heures plus tard, le miroir renvoie l’image familière, la trace même refoulée demeure, inconsciente, en attente d’un autre signe.