L’homme historique ou anhistorique?

L’homme est-il le produit de son histoire ou se réduit-il à ses comportements ?

Question très actuelle, autant sociétale que politique, déterminante quant à notre abord et notre compréhension de la vieillesse au quotidien. C’est aussi une façon d’interroger la place des sciences humaines dans un univers de plus en plus scientiste et technologique.

Le champ de la gérontologie est actuellement traversé par deux phénomènes massifs qui, fusionnés, bousculent et interrogent le modèle de compréhension historique de l’humain.

On déplore de plus en plus des pratiques gérontologiques fondées sur un modèle autant économique que comportemental. A titre d’illustration, savez-vous que dans certaines consultations mémoire de grands centres gérontologiques parisiens, le temps des psychologues, et des autres personnels d’ailleurs, est tellement comprimé qu’il ne leur reste que le temps nécessaire pour faire un bilan mémoire, le coter et le restituer. Pourtant, le niveau d’angoisse est très important avant, pendant, et après, pour ceux qui consultent (la menace Alzheimer déjà et puis la mémoire qui ne marche pas, « c’est jamais bon signe »). Certains patients effarés par leurs difficultés de fond ou qui sont potentialisées par le stress sortent démolis de ces bilans !

Ces psychologues, pour qui le résultat importe moins que la façon dont un sujet âgé peut l’intégrer, en sont réduits à faire quasi-clandestinement des entretiens de soutien[1]

Cette importance de la bio/psychométrie, ainsi que la prépondérance donnée aux réponses comportementales, vers quelles conceptions du vieillir nous conduisent elles ?

Avec cette perspective, la maladie d’Alzheimer deviendrait presque une modélisation de la prise en charge des vieux en institutions, hors du temps et de l’histoire et se focalisant sur les comportements. Le marché de la formation fait florès de ces techniques simples, pour qui le bien et le mal soigner est dépendant d’attitudes, de regards, de comportement.

Se rend-on compte encore qu’on s’adresse à des personnes âgées, ayant souvent vécu une longue et riche vie, avec de nombreuses expériences, ayant aimé et travaillé ?  Chaque évènement, chaque constat est dans un après coup resitué dans une histoire personnelle.

Une histoire qui s’écrit toujours, dont la signification globale, est toujours en devenir…Pour preuve, chez les sujets âgés en psychothérapie[2], nous relevons deux principaux mouvements psychiques organisateurs: d’un côté inscrire l’expérience du présent dans le décours de la vie et des actes précédents, et de l’autre côté, certaines expériences permettent de modifier et de réinventer le cours de l’existence passée.

José Polard

[1] Ces actes ne sont comptabilisés dans leur activité…c’est le problème majeur du fonctionnement hospitalier. on ne prend pas en compte la relation qui pourtant est celle qui donne sens au soin.

[2] Il y a peu de demande de cures de psychanalyse.