Qu’as-tu fait de ta vie ?

Qu’y a-t-il de commun entre un horoscope et la rubrique nécrologique? Les deux d’une certaine manière nous parlent de notre futur, la seconde supplantant le premier à partir d’un certain âge. Un futur programmé, un destin en quelque sorte, mais inconnu de nous. Un futur que nous essayons d’interpréter à partir de signes.

Il y a quelques années, au cours d’un groupe autobiographique, sur proposition d’un participant, nous avions proposé cette thématique : « Vous est-il déjà arrivé de lire dans votre journal la  rubrique nécrologique? Qu’y cherchiez-vous ?» La séance, très stimulante, a créé pour ce groupe une dynamique d’écriture riche. Chacun reconnaissant pratiquer cette lecture assidument à certaines périodes. Depuis, c’est une question que nous proposons en cours d’entretien, si la tonalité s’y prête.

Quelle est cette activité mentale et que signifie-t- elle ? Elle n’est pas régulière en cours de vie mais devient quasi rituelle, à partir d’un certain âge ; elle n’a pas toujours, comme motivation explicite,  d’actualité particulière, comme un voisin décédé ou un collègue ou encore un illustre personnage…

La lecture est parfois très minutieuse, certains comptant ou décomptant pour évaluer l’âge du défunt, et les participants du groupe se sont surpris à repérer d’autres détails qui les intéressaient, la profession ou les diplômes du défunt, ou encore la localisation du cimetière, sa date de naissance, les éléments de sa famille, etc.

Ça peut durer quelques jours ou quelques semaines, et  ça passe, du moins pour la plupart. Lorsque nous en prenons conscience, difficile de ne pas éprouver un léger vacillement et quelques interrogations sur la bizarrerie de l’existence…La psychanalyse nous éclaire. Nous sommes bien dans le registre de la psychopathologie de la vie quotidienne, avec cette action sans raison logique, mais liée par association quelconque, avec une idée inconsciente. Oui, mais laquelle ?

Dans ce groupe autobiographique, que cherchaient-ils avec une telle compulsion, parfois plusieurs jours ou semaines de suite ? A quel âge celui-ci est il mort, tout en soustrayant et additionnant. Quel métier faisait-il ? Quel diplôme ? Qui compose sa famille ?etc.

Autant de façons de se situer dans sa propre vie, de s’inquiéter du temps qu’il reste à vivre, de se rassurer sur la réussite de sa propre existence. Que vaut mon existence, quelle en est la valeur ? Vous connaissez l’expression, « on n’a qu’une vie », qui radicalise notre rapport au temps et au désir. Comme une injonction. Pour certains, le bilan est poignant.

Un homme réalise, avec un sanglot, qu’il a fait un « choix entre deux femmes » qu’il a réinterrogé toute sa vie, à chaque conflit qui lui paraissait insurmontable. Il y avait en lui une collusion des temps, en revenant sur cette courte période de choix, il suspend en quelque sorte le temps, rétroactivement. Sombres jours où un vieil homme réalise qu’il n’y a pas de rattrapage[1]Chaque plongée dans son passé, se traduisait par de profonds ennuis. Il fallait une bonne semaine pour que le devenir advienne à nouveau.

Cette femme est hantée depuis des dizaines d’années par un acte qu’elle a commis, et la honte la submerge bien souvent. Elle ne peut oublier que petite, durant la deuxième guerre mondiale, elle est allée prévenir les gendarmes de l’existence d’une famille juive cachée dans son immeuble. Elle ne pouvait supporter que leur fille, brillante à l’école, se moque d’elle après chaque devoir. Que disait-elle qui était si blessant ? Rien, pas un mot. Mais ses yeux brillaient d’un tel contentement…

La vieillesse est souvent un temps de relecture de sa vie à coups d’interprétations. En est-on satisfait? Ou pas ? Ce qui s’est passé a eu lieu, pas de doute…Mais par contre, le point de vue et les logiques de vie qui en ont découlées (dans lesquelles, nous inscrivons les évènements signifiants du passé) sont modifiables. Ainsi, en reconstruisant notre lecture de certains évènements du passé, nous agissons dans le présent et notre devenir.

On n’a qu’une vie.

Il arrive souvent, en fin de vie[2], chez ceux qui vont mourir qu’une force d’élucidation puissante leur permet, semble-t-il, un dépassement et un apaisement, jusqu’à présent échoués, à l’égard de pensées et d’affects saturés de honte ou de culpabilité.

 

[1] Ce qui peut donner un coup de vieux ! Paul Laurent Assoun

[2] Les soignants des soins palliatifs y sont très sensibles.