Comment le raisonnement émotionnel appauvrit le débat d’idées.

L’incertitude gagne, une incertitude généralisée avec son halo anxiogène, produisant tel un levier des questionnements identitaires à tous les étages. Mis sur la sellette nos rapports à la technique, à la nature, à la religion, à la vérité …à tomber de sa chaise ! Le corps n’échappe pas à la question, qu’il soit sexué, ou racialisé, dans ce qu’il a de différent.

Tout naturellement quand l’individu vacille, il cherche son salut dans un groupe. A l’aide des réseaux sociaux, des appartenances groupales se trouvent, s’affirment et s’organisent jusqu’à produire une archipelisation des esprits. Ces micro sociétés, les contours de leurs identités se précisant, vivent au chaud dans leur communauté, créant ainsi une sorte d’illusion groupale culturelle avec leur propre idéo-logique. Si qui se ressemble s’assemble, qui diverge s’éjecte ?

Il n’est pas étonnant que se développent alors des rivalités mimétiques entre groupes, violentes, radicales parfois. Ce que d’aucuns ont défini, aux Etats Unis, comme des guerres culturelles et qui interrogent quant à la persistance de valeurs universelles, ou de ce qu’on nomme le commun.

Dans ce contexte global les émotions, mises au pinacle, se substituent à la raison, envahissant tout l’espace social et politique. Jusqu’à ce que cette affectivité ambiante ne devienne un élément d’argumentation premier et primaire … voire joue le rôle d’un starter, libérant à l’extrême, le passage à l’acte dans un contexte d’appartenance identitaire passionnelle.

Ni Freud, ni Darwin…

L’attentat contre Samuel Paty a dramatiquement révélé au grand jour combien l’enseignement de la laïcité́ et de la liberté́ d’expression pouvait devenir compliqué en France puisque, de l’école jusqu’à l’université, de nombreux enseignants sont confrontés à des contestations de leurs propos.

Dans un article de Charlie hebdo (l’édition 1485 du 6 janvier 2021), Laurence Croix maitresse de conférences en psychologie et sciences de l’éducation à Nanterre relate certaines de ses difficultés au quotidien. Les critiques contre la religion passent mal et de manière globale le respect et l’offense passent avant la liberté d’expression. L’universitaire raconte même qu’il y a quelques années, 4 ou 5 étudiantes avait demandé de n’enseigner « ni Freud, ni Darwincar cela choquait leurs convictions ».

Développer une appétence aux nourritures intellectuelles devient une tâche compliquée si, au lieu d’un menu commun, chacun peut choisir, à la carte et toujours les mêmes plats sans jamais découvrir d’autres saveurs. J’aime, j’aime pas !

Dans cette perspective, des idées, des auteurs et leurs concepts semblent génèrer une sorte d’insécurité émotionnelle si bien que la réfutation d’une théorie ne sera pas argumentée intellectuellement, mais justifiée par son impact affectif ou collectif. Occulter une théorie ou exterminer un émetteur porteur d’une théorie, c’est bien le même mouvement à l’origine, celui d’une réaction émotionnelle.

Sur les campus américains

Depuis le début des années 2010, Outre Atlantique, des chercheurs observe un phénomène inconnu jusque-là dans les collèges et les universités américaines qui met en tension les relations entre enseignants et élèves. Il s’agit pour ce mouvement estudiantin de nettoyer les campus des mots, des idées et des sujets qui pourraient causer un malaise (discomfort), heurter ou offenser.

Le terme de micro agression désigne alors toute parole qu’un membre d’une minorité ressent comme blessante, quelles qu’aient été les intentions du locuteur. Tout échange verbal ou écrit devient lourd de menaces, au point de nécessiter un contrôle et une autocensure. Des travaux de psychologie sociale, Jonathan Haidt particulièrement, identifient un tryptique symptomatique : – une façon de sélectionner les faits de manière à ne conserver que ceux qui vont dans le sens de la perception catastrophique d’une situation : – ou alors consistant à rendre une personne en particulier responsable de nos sentiments négatifs ; – ou enfin le fait de raisonner émotionnellement, un terme forgé par Aaron Berck, pour désigner le fait de confondre avec la réalité les sentiments qu’un fait a produit en nous.

Les travaux sur les phénomènes de groupe ont montré de façon éclatante pourquoi les groupes ont besoin d’ennemis. L’illusion groupale répond à un désir de sécurité, de préservation de l’unité moïque menacée et pour cela elle remplace l’identité de l’individu par une identité de groupe : à la menace visant le narcissisme individuel, elle répond en instaurant un narcissisme groupal, projetant sur autrui la cause de toute inquiétude.

L’indignation, de l’émotion à l’acte ; mais quelle place pour les processus de pensée ?

En 2010, Stéphane Hessel sort un court essai « Indignez-vous » qui connait un succès spectaculaire, environ 1 million d’exemplaires vendus. A ses yeux, la pire des attitudes est l’indifférence alors que les motifs ne manquent pour réagir. « Je vous souhaite à tous, à chacun d’entre vous, d’avoir votre motif d’indignation. C’est précieux. Quand quelque chose vous indigne comme j’ai été indigné par le nazisme, alors on devient militant, fort et engagé. » Les propos font mouche chez ceux qui appellent à un sursaut citoyen. Mais soyons honnêtes, on s’indigne de gauche comme de droite, on s’indigne chez les laïcs tout comme les croyants, etc. La bonne indignation sera celle de mon camp…

L’indignation comme toutes les émotions( et les réseaux sociaux d’ailleurs) se caractérisent par leur labilité, leur immédiateté, et leur polarité très rapidement changeante ; jusqu’à s’inverser. On constate tous les jours cette sorte d’hystérisation des réactions, avec un caractère épidermique et non rationnel, que certains nomment politique de l’émotion. Une telle politique qui a le mérite ou l’inconvénient de nous éviter la pratique difficile de la réflexion et de la pensée.

« Penser, c’est dire non » écrivait Pascal avec ce génie si propre à lui de nous inviter à une exploration des complexités de la vérité.

 José Polard